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« Cruising » de William Friedkin (1980)

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Cruising 02Un thriller manipulateur où William Friedkin, plus subversif que jamais, s’amuse à déjouer les attentes de ses spectateurs.

Ce qui est prépondérant dans la filmographie du réalisateur culte de « L’Exorciste » (1973), c’est sa fascination pour le caractère ambigu de l’Homme. Pour Friedkin, alors que nous cherchons à montrer aux autres ce que nous croyons être le meilleur de nous-même, l’être humain est, par nature, fragile, pouvant à tout moment chuter de son piédestal. Cinéaste amoral par excellence, Friedkin se garde pourtant de porter un quelconque jugement aux personnages ambivalents qu’il met en scène. Ce point de vue anti-manichéen, peu commun à Hollywood, ainsi que les sujets sulfureux qu’affectionne le réalisateur, ont toujours déstabilisé les spectateurs, peut-être parce que le regard de Friedkin est moins éloigné de la réalité qu’on ne le souhaiterait. Réalisé en 1980, « Cruising » (ou « La Chasse » en version française) est l’un des exemples les plus évidents de la démarche subversive du cinéaste.

Le script, signé de la main de William Friedkin lui-même, se base sur plusieurs éléments. Tout d’abord, il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Gerald Walker, narrant les aventures d’un flic infiltré dans la communauté gay de New York afin d’élucider une série de crimes violents. L’action du livre se passant à la fin des années 60, Friedkin a modernisé ce récit en s’inspirant de plusieurs articles écrits en 1979 par le journaliste Arthur Bell pour le Village Voice, hebdomadaire emblématique de la contre-culture new-yorkaise. A cette époque, on s’inquiétait du nombre croissant de décès inexpliqués des hommes homosexuels (le SIDA n’était pas encore connu) et Bell en profita pour pointer du doigt toute une série de meurtres étranges ayant lieu dans les clubs sado-maso de la ville. Rapidement, un homme fut arrêté et condamné. Il s’agissait d’un infirmier du nom de Pal Bateson. Par un hasard incroyable, Friedkin le connaissait, l’homme ayant joué son propre rôle dans « L’Exorciste » lors de la tétanisante scène où Regan subit un examen du cerveau. Troublé, le réalisateur alla le rencontrer à la prison de Rikers Island. Bateson avoua à Friedkin qu’il avait bien commis l’un des meurtres pour lesquels il était accusé, mais lui confia aussi qu’il avait passé un accord secret avec la police, bénéficiant ainsi d’une réduction de peine. L’infirmier avait en effet accepté de plaider coupable pour l’ensemble des crimes commis, permettant aux autorités locales de sortir la tête haute de cette sordide affaire.

Cruising 01

Al Pacino – T’as de beaux yeux tu sais

Tout ceci sentait le souffre, ce qui séduisit Friedkin, grand provocateur devant l’éternel. Il acheta les droits du livre de Walker, rédigea un scénario en quatre semaines et s’associa avec Jerry Weintraub, le promoteur de Frank Sinatra, qui souhaitait à cette époque devenir producteur de cinéma. Ensemble, ils réussirent à convaincre la société Lorimar, pourtant cantonnée à la production de séries familiales bien-pensantes, de s’associer au projet. Le script échoua entre les mains d’Al Pacino, qui accepta immédiatement de jouer Steve Burns, le flic infiltré, voyant dans ce rôle trouble un véritable challenge d’interprétation. Pendant ce temps, avec l’aide de Weintraub et de ses contacts de la mafia, Friedkin put se rendre dans les clubs SM gays de New-York afin de découvrir ce qu’il s’y passait réellement. Fasciné par ce qu’il y vit, le réalisateur décida qu’il était fondamental de tout montrer à l’écran, sans aucune censure. Il en allait de la crédibilité de l’univers dépeint. Le tournage fut annoncé et, comme à l’accoutumée avec les projets d’Hurricane Billy, les ennuis commencèrent.

Dans le Village Voice, Arthur Bell rédigea un pamphlet contre le film, arguant que celui-ci allait ruiner des années d’avancées positives pour la communauté homosexuelle. Échaudés, des militants gays envoyèrent une pétition au maire de New York, demandant l’interdiction du tournage. Ce dernier la rejeta, en invoquant le droit à la liberté d’expression. Cette décision eut pour effet d’aggraver la colère des détracteurs du film, qui décidèrent de consacrer toute leur énergie à le saborder. C’est ainsi que, à chaque journée de tournage, des centaines manifestants tentèrent d’envahir le plateau, utilisant des hauts-parleurs et des miroirs réfléchissants pour faire échouer les prises. Pourtant, avec le recul, c’est un faux-procès qui était fait à Friedkin et à son équipe. Pour le réalisateur, il est évident que la violence des meurtres ne trouve pas son origine dans les comportements sexuels extrêmes qu’il montre dans son film, ces derniers n’étant que le contexte périphérique des crimes qui sont commis. Non, comme dans « L’Exorciste », le Mal est susceptible de surgir de n’importe où, parce qu’il fait partie intégrante de l’ADN humain.

Dans « Cruising », Friedkin veille ainsi à ne jamais condamner ce qui se passe dans les clubs SM, sa réalisation restant descriptive et dénuée de toute approche moralisatrice. S’identifiant naturellement au personnage de Burns, le spectateur découvre alors un univers hors norme, à travers le regard d’un flic candide qui cherche à accomplir du mieux possible la tâche qui lui incombe. Dés lors, c’est via ce personnage repère que le metteur en scène va prendre le contre-pied des attentes du public. C’est de notoriété publique : Pacino et Friedkin ne se sont jamais entendus sur « Cruising », le réalisateur ne supportant pas les caprices de sa star. L’acteur avait en effet pour habitude d’arriver en retard à chaque journée de tournage, tout en se faisant un point d’honneur à ne jamais apprendre son texte. Pour le faire redescendre sur Terre, Friedkin prit alors un plaisir sadique à le rendre mal à l’aise, le filmant de longues heures dans les clubs gays où il avait eu l’autorisation de tourner, demandant aux habitués de ne pas se brider pour mieux le confronter à diverses situations scabreuses. A l’arrivée, jamais le grand Al Pacino n’est apparu aussi fragile que dans ce film, sa pâleur et son regard tourmenté en disant long sur ce qu’il a pu ressentir sur le plateau.

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Al Pacino – Who am I ?

Tirant parti de ce malaise parfaitement orchestré, Friedkin va peu à peu déjouer les attentes d’un public en empathie avec le personnage de Pacino, brouillant les pistes de son récit pour mieux appuyer sa thématique sur l’ambiguïté humaine. Contrairement à la plupart des thrillers, plus le film avance, plus le trouble s’installe. Qui est réellement le tueur ? Quelles sont ses motivations ? Les réponses à ces questions, fils conducteurs de toute intrigue policière qui se respecte, sont en permanence remises sur le tapis, et ce jusqu’à l’ultime plan final, sujet à toutes les interprétations. Comme le personnage de Pacino, le spectateur tente de se raccrocher à ce qu’il pense comprendre et maitriser mais, pris dans les griffes d’un Friedkin plus manipulateur que jamais, son effort sera vain. Il n’y a pas de résolution simple, parce que l’être humain ne l’est pas lui-même. Conscient que ce constat vertigineux est la source de bien des angoisses, la réalisateur va faire de « Cruising » un des manifestes les plus évidents de sa sensibilité.

A sa sortie, le film (auquel le metteur en scène dut apporter près de 40 minutes de coupe pour lui éviter une interdiction au moins de 18 ans) fut conspué par les extrémistes de tout poil, conservateurs, homosexuels radicaux et homophobes, la plupart n’ayant pas jugé bon de le découvrir en salles avant de le porter au pilori. Cette condamnation unanime reste la preuve que Friedkin avait brillamment réussi son pari. 35 ans après, « Cruising » reste un polar sulfureux et d’une rare subversion, empreint de l’humour sarcastique de son auteur. Si le long métrage provoque toujours le malaise, sa plus grande réussite est de le faire naitre là où on ne l’attend pas. Certes, l’expérience peut s’avérer cruelle, mais il est parfois bon d’être déstabilisé.

« Cruising » – réalisé par William Friedkin – avec Al Pacino, Paul Sorvino, Karen Allen – sortie le 15 février 1980

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Written by critikju

août 24, 2015 at 1:40