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Archive for the ‘Cinéma – Sorties 1985’ Category

« Police fédérale, Los Angeles » de William Friedkin (1985)

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LA 02 Quatorze ans après « French Connection », William Friedkin renouait avec le polar hard-boiled, toujours animé d’une virtuosité et d’une rage intactes.

Une fois n’est pas coutume, William Friedkin a connu un tournage sans heurt avec ce « Police fédérale, Los Angeles » sorti en 1985 sur les écrans américains. Il le dit lui-même : « Je ne me suis jamais senti aussi confiant et inventif que lorsque j’ai fait ce film. J’adorais les comédiens, les lieux où nous tournions, le scénario ; tout semblait couler de source ». Cinq ans après le sulfureux « Cruising », c’est donc un metteur en scène assagi qui renoue avec le cinéma, la crise cardiaque à laquelle il survécut au début des années 80 n’étant sans doute pas étrangère à cette nécessité d’apaisement. « Police fédérale… » est-il pour autant un film conventionnel, symptomatique d’un ancien contestataire qui serait rentré dans le rang ? Bien sûr que non. Fort d’une envie de filmer retrouvée, c’est un réalisateur en pleine possession de ses moyens qui livre ici une petite bombe subversive, égratignant avec brio les travers des années Reagan, tout en offrant au spectateur un polar de premier ordre.

Adapté d’un roman de Gerald Petievich, « Police fédérale… » suit le parcours de deux policiers qui luttent contre un faux-monnayeur répondant au nom de Rick Masters. L’un des flics, Richard Chance, cherche à se venger de Masters depuis que ce dernier a éliminé son ancien coéquipier. Obnubilé par la traque du bandit, il va entrainer son nouveau partenaire, le droit dans ses bottes John Vulkovitch, à enfreindre la loi à ses côtés. Il est amusant de constater à quel point ce canevas est proche de celui de « French Connection » : deux policiers que tout oppose, l’un réfléchi, l’autre impulsif ; un trafiquant à arrêter, dont la capture devient peu à peu l’obsession du flic tête brûlée. Filmant l’action avec son style documentaire si caractéristique, orchestrant au milieu du métrage une hallucinante course-poursuite motorisée, Friedkin semble lui-même chercher à faire de ce « Police fédérale… » le descendant spirituel du légendaire polar pour lequel il fut célébré en 1970. Pourtant, outre leur localisation opposée (Côte Est VS Côte Ouest), une différence de taille existe entre ces deux histoires : l’objet de tous les délits, celui qui fait courir tous les protagonistes, n’est plus l’héroïne. La drogue dont il est ici question, c’est l’argent, qu’il soit factice ou réel.

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John Pankow & William Petersen – Vivre et mourir à Los Angeles

La première scène du film peut déconcerter tant elle semble tout droit sortie d’un buddy movie sans originalité, comme il en fleurissait par dizaines dans les années 80. Une attaque terroriste visant le président Reagan est déjouée par Richard Chance (incarné par William « NCIS » Petersen) et son partenaire et père spirituel Jim Hart (Michael Greene), le flic qui se fera éliminer par la suite par Rick Masters, déclenchant ainsi le désir de vengeance de Chance. Cette séquence, qui pourrait être extraite de n’importe quel nanar policier de l’époque, flirte dangereusement avec la parodie : explosions pyrotechniques, terroriste islamiste qui se suicide en hurlant « allahu akbar », flic expérimenté qui déclame « je suis trop vieux pour ces conneries » (sic)… Tous les clichés du genre sont réunis. Retentit alors une musique synthétique du groupe Wang Chung, tellement typée 80’s qu’elle en est presque caricaturale, illustrant un générique absolument brillant, mixant lettrage fluorescent et images esthétisantes, présentant l’ensemble des personnages et assimilant l’argent à une drogue. C’est au travers de cette fabuleuse introduction que Friedkin expose sa note d’intention : « Police fédérale, Los Angeles » va épouser l’esthétique bling-bling des années 80 pour mieux la pervertir, devenant ainsi une dénonciation au vitriol des années frics et de leurs contradictions.

Tout le film est construit autour de cette idée initiale, Friedkin faisant voler en éclat les codes du buddy movie traditionnel tout au long de son récit. Bien loin des clichés du héros américain modèle, Richard Chance y apparait comme un beauf égoïste et irresponsable, n’hésitant pas à faire du chantage à son entourage pour mieux assouvir ses pulsions individualistes. Son acolyte, le candide John Vulkovitch (John Pankow), en fera les frais à plusieurs reprises, avant de lui aussi révéler ses bas instincts. Face à eux, Willem Dafoe campe un Rick Masters sûr de lui, exerçant sans remord le pouvoir que lui confère son activité de faux-monnayeur. Les rapports entre les personnages sont ainsi régis par l’argent, le mensonge et la domination. Dés lors, Friedkin se fera un malin plaisir de souligner les failles de chaque protagoniste, tous semblant broyés par un système pervers qui les pousse à la névrose. Comme il est de coutume chez le cinéaste, il n’y a pas de bons ou de mauvais personnages dans « Police fédérale… » : ce sont avant tout de hommes et des femmes ambivalents, portant des masques (virilité, droiture, séduction) pour tenter d’assurer leur survie dans un monde pourri par l’argent.

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Willem Dafoe – La gueule de l’emploi

Néanmoins, William Friedkin, réalisateur dont l’intelligence n’est plus à prouver, ne cantonne pas son film à un vulgaire pamphlet dénonciateur. Magnifié par la mise en scène d’un cinéaste expérimenté maitrisant son style à la perfection, « Police fédérale… » est avant tout un remarquable polar ultra-divertissant, qui s’assume en tant que tel. Le rythme y est parfait, l’action explosive et le scénario imprévisible. Marquant symboliquement la fuite en avant de ses personnages principaux (un panneau wrong way illustrant littéralement l’idée qu’ils ont franchi un point de non-retour), la course-poursuite centrale du long métrage vaut à elle seule la vision du film. Réussissant le tour de force de la rendre encore plus furieuse et dynamique que celle de « French Connection », Friedkin prouve à tous les réalisateurs qui ont tenté de l’imiter qu’il reste le patron. Il n’y a guère que George Miller, via ses « Mad Max », qui peut se targuer d’avoir offert des scènes motorisées d’intensité équivalente au septième art.

Violent et sans concession, « Police fédérale, Los Angeles » est à rapprocher de « Scarface » (1983) de Brian De Palma, ou encore de « Starship Troopers » (1997) de Paul Verhoeven, dans cette capacité rare à mélanger sous-texte subversif et divertissement, sans que cette formule casse-gueule n’entache le plaisir immédiat du spectateur. Ce film passionnant, encensé par la critique, fut hélas un nouvel échec commercial pour William Friedkin, qui devint définitivement un paria pour Hollywood. Il est encore temps de découvrir cette œuvre trop méconnue, qui n’a rien à envier aux grands classiques du maitre.

« Police fédérale, Los Angeles » – réalisé par William Friedkin – avec William Petersen, Willem Dafoe, John Pankow – sortie le 7 mai 1986

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Written by critikju

août 24, 2015 at 6:26