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Archive for the ‘Cinéma – Sorties 1977’ Category

« Sorcerer » de William Friedkin (1977)

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Sorcerer 03Le plus grand film d’un réalisateur hors norme. Un chef-d’œuvre maudit que seul le temps aura permis de réhabiliter.

Il y a des séances dont on se souvient toute sa vie. Ma découverte de « Sorcerer » en fait partie. J’ai eu la chance de voir le film sur grand écran au cours de l’été 2015, lorsque celui-ci est ressorti dans quelques salles à Paris. Les conditions étaient optimales : un des meilleurs cinémas de la capitale (le Max Linder) et une copie bénéficiant d’une grandiose restauration numérique. Je connaissais la réputation du film et je portais déjà son réalisateur, le légendaire William Friedkin, en très haute estime. Cependant, rien ne pouvait me préparer à tel choc. Après deux heures d’un inoubliable ballet d’images à la force terrassante, le retour à la réalité fut difficile. Tentant de reprendre mes esprits, je marchai de longues minutes sur les boulevards ensoleillés dont la quiétude estivale contrastait avec ce que je venais de vivre. La rage inouïe qui émanait du long métrage m’avait pris aux tripes et contaminait à présent ma réalité. J’étais encore dans l’enfer de la jungle et le monde civilisé m’apparaissait comme factice, la sauvagerie pouvant désormais surgir à n’importe quel coin de rue. Comment Hurricane Billy avait-il pu réussir un tel tour de force, il y a près de 40 ans ?

Au milieu des années 70, William Friedkin est intouchable. Réalisateur trentenaire et oscarisé, sa légendaire pugnacité lui a permis de signer coup sur coup deux classiques de l’Histoire du cinéma : « French Connection » (1971) et « L’Exorciste » (1973). Vivant dans un luxe indécent, entouré de personnes qui le considèrent comme un génie, il est en proie à une mégalomanie grandissante. Interrogé pour la télévision sur les réalisateurs qui ont compté pour lui, il cite le français Henri-Georges Clouzot et notamment son film « Le Salaire de la Peur » (1953). Adaptée du roman éponyme de Georges Arnaud, cette œuvre narrait les aventures d’une poignée d’hommes devant transporter par camion un chargement de nitroglycérine sur les routes sinueuses de l’Amérique Latine, mettant ainsi leur vie en danger pour quelques dollars. Suite à cette interview, Friedkin, qui n’a plus tourné depuis trois ans, décide d’entreprendre une relecture de ce film mythique, auréolé de la Palme d’or au Festival de Cannes.

Il se rend en France pour acquérir les droits du livre original auprès de Georges Arnaud. A cette occasion, il rencontre Clouzot, qui lui donne sa bénédiction. De retour aux États-Unis, Friedkin présente le projet à Universal et pose ses conditions. Il bénéficiera d’un contrôle artistique total sur son œuvre et tournera le film en décors naturels, en Amérique du Sud, avec un casting de stars internationales. Le dirigeant de l’époque, Lew Wassermann, refuse, hurlant à Friedkin que tourner dans la jungle est de la folie, que toute l’équipe risque de se faire tuer et qu’aucune compagnie d’assurance n’acceptera de les couvrir. Mais le réalisateur, convaincu que ce film sera son chef d’œuvre, s’entête. Il réussit à persuader la Paramount de coproduire le projet, faisant ainsi plier Wassermann et l’ensemble des cadres d’Universal. Friedkin confie alors l’écriture du script à Wallon Green, auteur de l’extraordinaire « La Horde Sauvage », western désenchanté réalisé en 1969 par Sam Peckinpah. Green s’attelle à la tâche, imaginant notamment des prologues présentant les quatre personnages du film dans leur pays d’origine et éclaircissant ainsi les motifs de leurs exils respectifs.

Sorcerer 01

Le projet semble désormais sur de bons rails. Friedkin contacte Steve McQueen, Lino Ventura, Marcello Mastroianni et Amidou pour leur confier les rôles principaux. Tous acceptent sans sourciller, trop heureux de travailler avec le réalisateur de « L’Exorciste » et trouvant le scénario de Green exceptionnel. Néanmoins, les relations ne tardent pas à s’envenimer entre Friedkin et McQueen, le metteur en scène refusant tout compromis quant aux conditions de tournage. L’acteur, qui vient de rencontrer sa nouvelle compagne, refuse de se voir éloigné d’elle pendant de longs mois. Il propose à Friedkin de trouver un nouveau lieu de tournage aux États-Unis ou d’accepter que sa femme l’accompagne. De plus en plus irascible, Hurricane Billy envoie balader la star, ce qui entraine les désistements successifs de Ventura et de Mastroianni. Contraint de repenser quasi-intégralement son casting, Friedkin engage alors Roy Scheider, Bruno Crémer et Francisco Rabal pour remplacer les dissidents. Ce choix aura un impact considérable quant au succès commercial du film, ces derniers acteurs, bien qu’étant absolument brillants, n’ayant pas l’aura des précédents. Ce n’est que le début d’une longue série de problèmes pour une œuvre dont la genèse, par sa dureté, va peu à peu entrer dans la légende.

Si le tournage des scènes de prologue en Israël, à Paris et à New York ne posent aucune difficulté particulière, c’est le bagne qui attend l’équipe en République Dominicaine, lieu où a échoué la production. Les conditions de travail dans la jungle sont épouvantables, la chaleur, l’humidité et les intempéries provoquant catastrophes sur catastrophes. Le perfectionnisme de Friedkin devient maladif. Il agit comme un véritable despote avec ses techniciens, n’hésitant pas à les renvoyer à la moindre incartade. Poussant ses acteurs à bout, il en viendra presque aux mains avec Roy Scheider, pourtant réputé pour sa patience. Les problèmes de drogue deviennent légion, les autorités locales n’hésitant pas à expulser une partie de l’équipe hors du territoire. Les nuits sont trop courtes, les journées trop longues, les résultats décourageants. Bien souvent, ce ne sont que quelques secondes d’images qui sont mises en boite au prix d’efforts considérables. Près d’un tiers du budget sera ainsi investi pour l’incroyable scène de la traversée du pont, probablement l’une des plus fortes de l’Histoire du cinéma, la production déplaçant son décor dans deux endroits différents pour obtenir les plans souhaités par le réalisateur. Friedkin, lui, tient bon. Peu importe les moyens qu’il emploie, il réalise son chef d’œuvre, et rien n’y personne ne le détournera de son objectif.

A l’arrivée, la folie de son réalisateur et le tournage chaotique qu’elle a engendré déteignent sur la pellicule. Rarement une œuvre de cinéma n’aura été aussi en phase avec son sujet, que ce soit au niveau de sa conception ou du résultat final. « Sorcerer » est une fuite en avant, sans aucun espoir de rédemption pour les personnages et le réalisateur. C’est un film quasi-muet où les images explosent à la gueule du spectateur, comme si elles avaient été shootées en enfer. La souffrance des interprètes (le regard halluciné de Scheider est éloquent) y est palpable. Friedkin y expose sa vision désenchantée de la nature humaine. Pour lui, l’héroïsme n’existe pas, chacun d’entre nous ayant une part de mal et une part de bien qui s’affrontent tout au long de sa vie. Quand le destin s’acharne sur nous et que le désespoir nous envahit, la chute est inévitable. Le film ne dévie jamais de ce postulat, Friedkin s’évertuant à tuer dans l’œuf toute forme de salut quand il se présente dans le scénario. C’est la mort qui attend les personnages, peu importe les efforts qu’ils fourniront pour retrouver le chemin de la lumière.

Sorcerer 02

Roy Scheider – Voyage au bout de l’Enfer

Le film sort le 24 juin 1977 sur les écrans américains, une semaine après « La Guerre des Étoiles ». A cette époque, le public éprouve le besoin de trouver refuge dans des histoires merveilleuses faisant le contrepoint avec le pessimisme ambiant qui n’a cessé de croitre dans les années 70. Il fait donc un triomphe à l’épopée galactique de George Lucas et rejette en bloc la proposition nihiliste de William Friedkin. Exaspérés par la prétention affichée du réalisateur, les critiques se font un malin plaisir de le lyncher, lui et son œuvre. « Sorcerer », qui a coûté plus de 20 millions de dollars (une fortune pour l’époque), est un échec cuisant. Une autre ère vient de s’installer, celle des blockbusters, et la sensibilité du réalisateur de « French Connection » n’est plus en phase avec elle. Ce dernier sombrera par la suite dans une profonde dépression et son travail en sera à jamais changé.

Encore aujourd’hui, bien que parfaitement conscient des comportements irresponsables dont il a fait preuve dans sa jeunesse, William Friedkin considère toujours « Sorcerer » (du nom de l’un des camions du film, faisant maladroitement référence à « L’Exorciste ») comme son meilleur film, celui dont il est le plus fier. Il aura fallu des dizaines d’années pour que le long métrage soit réhabilité, ses multiples rééditions en vidéo ayant peu à peu permis sa (re)découverte par le public. Oui, « Sorcerer » est bien le chef-d’œuvre de son auteur, celui où son style documentaire inimitable est le plus abouti, où son refus presque névrotique de toute forme de manichéisme y trouve sa justification la plus incandescente. Un grand film malade, d’une fureur inégalée, propre à bouleverser les convictions humanistes de tout un chacun.

« Sorcerer  » – réalisé par William Friedkin – avec Roy Scheider, Bruno Crémer, Amidou, Francisco Rabal – sortie le 15 novembre 1978

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Written by critikju

août 22, 2015 at 1:46