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« L’Exorciste » de William Friedkin (1973)

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L'exorciste 06Le film le plus populaire de William Friedkin. Une œuvre traumatisante, reflet sombre d’une époque charnière de l’Histoire américaine.

A la fin de l’année 1973, l’Amérique triomphante bat de l’aile. Son peuple traverse une forte crise existentielle. Le pays est embourbé dans la guerre du Vietnam et le président Nixon doit faire face au scandale du Watergate. Les idéaux de la jeunesse hippie des années 60 se heurtent à la réalité du monde, notamment à la drogue et à ses ravages. La toute puissance de la religion est elle aussi remise en question avec le vote des premières lois en faveur de l’avortement. Au cinéma, les figures héroïques américaines classiques, comme le cow-boy sans peur et sans reproche, ne font plus recette. Les spectateurs plébiscitent désormais l’Inspecteur Harry et ses avatars vengeurs, plus individualistes que fédérateurs. C’est dans ce contexte explosif que surgit sur les écrans un film choc, véritable reflet des angoisses de son époque.

Avant d’être une œuvre de cinéma, « L’Exorciste » fut un roman de William Peter Blatty publié en 1971. Fils de parents catholiques originaires du Liban, Blatty avait été heurté dans sa jeunesse par un fait divers publié dans le Washington Post. L’article en question narrait le cas d’une possible possession démoniaque ayant eu lieu en 1949 dans le Maryland. Un jeune garçon de 14 ans, en proie à des symptômes inexplicables que la médecine classique n’arrivait pas à soulager, dut subir un exorcisme par un prêtre mandaté par le Vatican. Cette intervention le sauva. William Blatty, qui étudiait à cette époque la littérature dans une université catholique, fit part à ses professeurs du profond trouble que cette lecture avait induite en lui, notamment dans son rapport à la Foi. Ces derniers, prêtres progressistes regrettant le silence de l’Église sur ce genre d’affaires, l’encouragèrent à écrire sur le sujet. Devenu par la suite scénariste pour Hollywood, il attendit près de 20 ans avant de concrétiser cette idée. A sa sortie, le roman « L’Exorciste » fit un carton et intéressa rapidement les studios. La Warner racheta les droits à Blatty, qui devint scénariste et consultant sur le projet d’adaptation cinématographique de son propre livre.

Dés le départ, Blatty envisagea de confier le poste de réalisateur à William Friedkin. Les deux hommes s’étaient rencontrés des années auparavant pour un projet de film pour Blake Edwards. Lors de cette collaboration, le scénariste avait apprécié la franchise du réalisateur, ce dernier n’ayant pas hésité à tenir tête à Edwards pour défendre son point de vue (ce qui lui avait d’ailleurs coûté sa place). William Blatty envoya donc un exemplaire de son roman à Friedkin, qui l’adora et accepta sa proposition. Le scénariste fit part de son choix à la Warner mais, à cette époque, « French Connection » (1971) n’était pas encore sorti et Friedkin était toujours considéré comme un réalisateur de seconde zone. Les noms de Stanley Kubrick et Mike Nichols furent évoqués, avant que le fameux polar ne fasse un tabac en salles, obligeant les dirigeants du studio à reconsidérer leur choix. Friedkin engagé, la production du film fut mise sur les rails.

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Jason Miller & Ellen Burstyn – Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’Amérique

Beaucoup de légendes circulent sur « L’Exorciste », sur son tournage épique et les méthodes brutales de Friedkin, mais aussi sur ce qu’est réellement le film. Vendu depuis des années comme le film d’horreur le plus effrayant de tous les temps, cette réputation d’œuvre terrifiante a certes participé à son succès, mais entretien paradoxalement la déception des spectateurs qui le découvrent aujourd’hui. Éclaircissons un point : dés le début de sa conception, « L’Exorciste » n’a jamais été envisagé comme un film de terreur pure par ses auteurs. Bien qu’entretenant chacun un rapport différent à la Foi (Friedkin n’étant pas catholique mais agnostique), le scénariste et le réalisateur ont toujours cru à la véracité des faits décrits dans l’affaire du Washington Post. Ayant pu rencontrer des témoins directs de l’exorcisme du Maryland, mais aussi des prêtres (dont certains jouent leur propre rôle dans le film) leur confirmant les méthodes de l’Église quant aux cas jugés avérés de possession démoniaque, Blatty et Friedkin souhaitèrent faire de « L’Exorciste » un long métrage réaliste, humain, où chaque personnage, de croyances différentes, verrait ses convictions ébranlées par l’irruption d’un Mal inconnu. La grammaire cinématographique employée pour le film n’est donc pas celle de l’horreur. Il s’agit avant tout d’un drame. C’est sur cet angle qu’il faut aborder « L’Exorciste » et ainsi comprendre pourquoi il fut un tel choc à sa sortie.

Convaincu que l’approche documentaire qu’il avait développée pour « French Connection » ne conviendrait pas à ce nouveau film, Friedkin décida de faire le choix d’une mise en scène empreinte d’un certain classicisme, privilégiant les plans longs et les mouvements de caméra fluides, afin que long métrage baigne peu à peu dans une ambiance dérangeante, symptomatique de l’expansion d’un Mal indicible. Le refus de l’emploi des codes habituels du cinéma d’horreur est donc avéré. Pas de trace de jump scares (effets de sursaut) dans « L’Exorciste » et, bien que non dénué de séquences violentes (la scène du crucifix en tête), le film privilégie avant tout la suggestion, toutes les morts (le sacrifice final mis à part) ayant lieu hors champ. Un soin tout particulier est aussi apporté à l’exploration de la psyché des personnages, chacun d’eux bénéficiant d’une longue caractérisation au cours d’une première partie avare en éléments fantastiques. Le divorce, la solitude et le deuil servent ainsi de terreau au basculement narratif qui va suivre.

Si le recrutement des interprètes connut quelques démêlés propre à toute production, William Friedkin parvint sans trop de difficulté à réunir un casting d’adultes qu’il considérait comme parfait. Le principal problème résida dans le choix de la jeune actrice devant interpréter Regan, l’enfant victime de la possession. Le scénario impliquait beaucoup de scènes très crues, susceptibles de laisser des séquelles à vie à une interprète de cet âge. Des milliers d’enfants furent auditionnées avant que le choix du réalisateur ne se porte sur Linda Blair. Ayant apprécié la maturité et l’humour dont elle fit preuve pendant son casting, Friedkin sut immédiatement qu’il avait trouvé la perle rare. Sublimée par les maquillages incroyables des grands Dick Smith et Rick Baker, la performance extraordinaire de Blair, passant peu à peu de la figure de l’enfant angélique à celle du démon hystérique, participe grandement à la réussite du film. Il faut toutefois noter que la voix de la jeune fille fut doublée en post-production pour les scènes de possession. Friedkin fit ainsi appel à Mercedes McCambridge, grande actrice de radio, ancienne fumeuse et alcoolique notoire, qui n’hésita pas à reprendre la cigarette et à boire à nouveau pour retrouver un timbre grave, en adéquation avec celui voulu par la réalisateur pour traduire les manifestations du démon.

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L’image la plus emblématique du film, inspirée du tableau « L’Empire des Lumières » de René Magritte

Mené à la baguette par un William Friedkin désireux de conserver un contrôle total sur son œuvre, le tournage ne fut pas de tout repos. Si les scènes extérieures furent majoritairement shootées dans la banlieue de Washington, lieu de l’action du livre, l’équipe s’installa à New York pour filmer les intérieurs. Prétextant que les lois sur l’emploi des enfants pour les tournages étaient plus souples sur la Côte Est qu’à Los Angeles (ce qui est vrai), Friedkin souhaitait surtout s’éloigner des cadres de la Warner pour jouir d’une pleine liberté. Fidèle à sa réputation d’homme prêt à tout pour obtenir la prise adéquate, il se comporta parfois comme un véritable despote sur le plateau, n’hésitant pas à tirer au revolver pour faire sursauter ses acteurs, à les gifler pour susciter en eux une émotion réelle (technique qu’il avait apprise du réalisateur français Henri-Georges Clouzot) et encourageant ses techniciens à les brutaliser. Un plan incroyable symbolise à lui seul cette méthode : il s’agit de celui où Ellen Burstyn, l’interprète de la mère, se retrouve projetée en arrière après avoir reçu une gifle de sa fille. Tirée par un câble accroché à son dos, on voit très clairement l’actrice heurter le sol et hurler de douleur, cette dernière manquant de très peu de se briser les vertèbres.

En fin de tournage, l’inarrêtable Friedkin obtint, à force de persuasion, le droit de se rendre en Irak pour réaliser le prologue du film, introduisant le personnage du père exorciste Merrin, interprété par l’immense Max Von Sydow. A l’origine, le studio ne voulait pas de cette scène, la jugeant trop onéreuse à tourner et déconnectée du reste du métrage. Elle reste pourtant un modèle d’ouverture dont la puissance contamine toute la suite du récit. Quasi muette, baignant dans une atmosphère à la fois mystique et pesante, faisant le pont entre toutes les croyances du monde, elle reflète à merveille l’état d’esprit d’un réalisateur, certes mégalomane, mais gardant envers et contre tous une confiance inébranlable dans le pouvoir de ses images.

« L’Exorciste » sortit le 26 décembre 1973 aux États Unis dans seulement 26 salles, les pontes de la Warner craignant la polémique que le film était susceptible d’engendrer. A l’image de sa fin ouverte, générant des sentiments très contrastés suivant l’état d’esprit de chacun, l’œuvre était pourtant parfaitement en phase avec une époque en proie au doute. Pendant des mois, les salles ne désemplirent pas, les spectateurs bravant la réputation sulfureuse du film pour mieux s’imprégner du malaise qu’il générait. Certains d’entre eux eurent des réactions physiques incroyables, les images provoquant parfois des vomissements et des syncopes pendant les séances. Les choix de William Friedkin de confronter des personnages profondément humains à une audacieuse représentation du Mal (un démon dans un corps d’enfant, symbole de l’innocence) et son refus d’y imposer une quelconque morale furent payants. Les interprétations quant au sens du film fusèrent : métaphore de la maladie, du passage à l’âge adulte, de la perte des valeurs traditionnelles… La richesse thématique du film était telle que chacun pouvait y puiser ce qu’il recherchait.

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On le répète : « L’Exorciste » n’est donc pas le film d’horreur le plus effrayant de tous les temps, faire peur n’ayant jamais été son intention initiale. C’est avant tout une œuvre cherchant à susciter le malaise et à provoquer une forme d’abstraction chez son spectateur. Un long métrage s’inscrivant certes dans le genre fantastique, mais qui transcende ce simple statut pour mieux faire appel aux sens et à l’intellect de chacun, en les mettant sur un pied d’égalité. Si certains de ses effets peuvent apparaitre aujourd’hui dépassés, il est dommage de s’y arrêter et de refuser de vivre l’expérience proposée. A une époque où la norme cinématographique est de prendre son spectateur par la main pour mieux lui imposer une morale simpliste, la profonde ambiguïté de « L’Exorciste » reste d’une subversion salvatrice.


N.B. : En 2001, le film est ressorti sur nos écrans dans une version dite « intégrale », comprenant 10 minutes de scènes additionnelles et quelques effets numériques supplémentaires. Cette version, adoubée par William Friedkin (moyennant un gros chèque de la Warner), est censée être plus fidèle à la vision de l’auteur William Peter Blatty, avec lequel le réalisateur s’était brouillé pour imposer son premier montage. Hélas, les ajouts effectués ont pour effet d’alourdir l’œuvre originale, la rendant beaucoup moins ambiguë, notamment à cause d’un épilogue flirtant dangereusement avec le happy end. Je ne saurais trop vous conseiller de (re)découvrir le film dans sa version originale de 1973.


« L’Exorciste » – réalisé par William Friedkin – avec Jason Miller, Ellen Burstyn, Linda Blair – sortie le 11 septembre 1974

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Written by critikju

août 19, 2015 at 4:09