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Archive for the ‘Cinéma – Films en salle’ Category

« French Connection » de William Friedkin (1971)

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French Connection 06Une œuvre emblématique des années 70 qui influença (et influence encore) tout un pan du cinéma d’action.

A la fin des années 60, le jeune réalisateur William Friedkin avait pour habitude de fuir les turpitudes du quotidien hollywoodien en fréquentant la salle de sport de la Paramount. C’est là qu’il fit la connaissance du producteur Philip D’Antoni dont le dernier film, le mythique « Bullit » (1968), avait fait sensation. Entre les deux hommes, l’entente fut immédiate. A cette époque, Friedkin, qui avait commencé sa carrière à la télévision en tant que régisseur de plateau puis réalisateur de documentaires, avait déjà, à 33 ans, mis en scène quatre longs métrages, tous des commandes pour divers studios, sans jamais connaitre le succès. En proie au doute quant à la suite de sa carrière, il se voit alors proposer par D’Antoni un projet d’adaptation du livre The French Connection de Robin Moore, narrant l’histoire vraie de l’une des plus importantes saisies d’héroïne de l’Histoire des États Unis et le démantèlement d’un trafic originaire du port de Marseille.

Friedkin trouve le livre trop clinique, trop axé sur les procédures policières, mais, sous l’insistance de son ami producteur, se rend tout de même à New York pour rencontrer les deux inspecteurs à l’origine de l’affaire. Participant avec eux à diverses opérations, dont des perquisitions coups de poing dans des bars et des squats d’Harlem, le réalisateur perçoit un véritable potentiel cinématographique en la personnalité des deux hommes (l’un calme, l’autre colérique) et dans leurs méthodes de travail peu orthodoxes. De retour à Los Angeles, il accepte la proposition de Philip d’Antoni. Commence alors un vrai chemin de croix pour le producteur et le réalisateur, le projet connaissant plusieurs réécritures et se voyant refuser par tous les studios américains.

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William Friedkin – L’art de prendre des risques

Ce n’est que deux ans après avoir frappé aux premières portes que D’Antoni et Friedkin sont contactés par Dick Zannuck, patron de la Fox. A cette époque, le légendaire studio connait une très grave crise financière et Zannuck, sur le point d’être remercié, a pour obligation de boucler son budget. Lui restant 1,5 millions de dollars à investir, il propose aux deux hommes de mettre en chantier « French Connection » pour cette somme. Alors qu’ils envisageaient au départ un budget deux fois plus élevé, ces derniers acceptent, trop heureux de voir enfin leur projet se concrétiser. Sur un script définitif signé par un ancien journaliste (Ernest Tidyman), le tournage du film peut enfin commencer dans la Grosse Pomme, le lieu de l’affaire originelle.

Bien que désormais contraint de revoir ses ambitions à la baisse, William Friedkin, pleinement soutenu par Philip D’Antoni, va, pour la première fois de sa carrière, jouir d’une grande liberté pour réaliser un long métrage de fiction conforme à sa vision. Ayant été profondément marqué par « Z » (1969) de Costa-Gravas et sa mise en scène quasi-documentaire, Friedkin cherche à obtenir un rendu similaire pour « French Connection ». Tournant avec une équipe réduite, le réalisateur va ainsi privilégier une méthode de travail assez particulière, demandant à ses techniciens d’improviser la plupart des prises, lui se chargeant essentiellement de la scénographie générale et de la direction des acteurs. Cette méthode confère ainsi au métrage un aspect réel, proprement révolutionnaire pour l’époque, comme si le film était le fruit d’un reportage pris sur le vif et non d’une fiction préparée.

Pour renforcer cette sensation d’urgence et de vérité, Friedkin va encourager ses acteurs à s’éloigner du script original et à improviser. Si l’entente est plutôt cordiale avec Roy Scheider, interprète brillant jusqu’alors essentiellement connu pour ses performances à Broadway, de fortes tensions naissent entre le réalisateur et Gene Hackman. Comme le metteur en scène, ce dernier traverse une période de remise en question professionnelle, sa carrière peinant à démarrer. Hackman, qui incarne le rôle de Popeye, le flic grande-gueule et impulsif, considère alors l’interprétation comme un sous-métier et voue une haine grandissante au milieu du cinéma. Friedkin, quant à lui, le juge comme un acteur médiocre, d’autant plus qu’il a été contraint de l’engager pour des raisons purement financières, Paul Newman étant son premier choix. Néanmoins, au lieu de chercher à apaiser leur relation, le réalisateur va au contraire accentuer la colère de l’acteur, l’humiliant volontairement à plusieurs reprises, afin que sa hargne éclate à l’écran. Sous pression constante, Hackman menacera de nombreuses fois de quitter le plateau.

French Connection 01

Cette ambiance électrique est aussi accentuée par des conditions de tournage souvent chaotiques, l’équipe se jouant des autorités à plusieurs reprises, shootant de nombreuses séquences sans autorisation. La fabrication de la scène de poursuite en voiture entre Popeye et un tueur s’enfuyant via le métro aérien, l’une des plus mythiques de l’Histoire du cinéma, est symptomatique de cet état de fait. Non contents d’avoir graissé la patte du responsable de la Commission des Transports de New York pour simuler une collision entre deux rames, Friedkin et son équipe prirent des risques insensés pour plonger les futurs spectateurs au cœur de l’action. Ainsi, peu satisfaits du rendu trop artificiel de certains plans, le réalisateur et le responsable des cascades s’embarquèrent avec plusieurs caméras dans un véhicule lancé à 150 km/h dans les rues de New York, grillant les feux rouges, zigzaguant entre les véhicules et les passants. La sensation de danger que l’on ressent à l’écran est donc palpable, notamment lorsque de vrais new-yorkais s’écartent au dernier moment pour éviter le véhicule conduit par le personnage de Popeye.

Le tournage se termina en France avec la mise en boite des séquences marseillaises. Le budget initial étant largement dépassé, les pontes de la Fox firent pression sur Friedkin pour qu’il abrège son travail au plus vite. Ce dernier ignora leurs doléances et acheva ses prises comme il le souhaitait. Cette roublardise, caractéristique d’un réalisateur refusant toute concession, perdura lors du montage à Los Angeles. Faisant fi du scénario original, Friedkin déstructura sans vergogne l’enchainement de ses séquences, privilégiant une nouvelle fois un rendu documentaire à toute autre forme de narration. Pour obtenir le final cut qu’il souhaitait, il n’hésita pas à mentir aux responsables du studio, notamment quand ces derniers exigèrent l’enregistrement d’une voix off explicative après des projections tests jugées peu convaincantes. Friedkin leur promit qu’il allait recontacter Gene Hackman à cet effet, mais ne le fit jamais.

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Gene Hackman – Bonjour succès

« French Connection » sortit aux Etats Unis en octobre 1971 sans grande publicité, la Fox ne croyant aucunement au potentiel commercial du film. Pourtant, le public et la critique firent un triomphe à cette œuvre avant-gardiste, en rupture totale avec les canons esthétiques du cinéma populaire de l’époque. Devenant un classique instantané, le film reçut de nombreux prix, dont les Oscars du meilleur film, du meilleur acteur pour Gene Hackman et du meilleur réalisateur pour William Friedkin. La carrière de ce réalisateur culte fut dés lors lancée, jalonnée d’œuvres inoubliables et d’échecs retentissants, toujours muée par ce désir de transgression indissociable à sa personnalité.

Encore aujourd’hui, « French Connection » fascine par son côté jusqu’au-boutiste et sa modernité. Sa mise en scène sèche et hargneuse a redéfini la manière d’envisager la représentation de l’action à l’écran, l’esthétique du cinéma des années 70 lui étant profondément redevable. De grands réalisateurs contemporains, comme John McTiernan (« Die Hard ») ou plus récemment Paul Greengrass (« La Mort dans la Peau »), ainsi que des séries télévisées telles que « 24H » ou « The Shield », s’appuient sur cette narration souvent qualifiée de caméra à l’épaule. Si Friedkin n’en est pas l’inventeur (les films de la Nouvelle Vague française, notamment « A bout de souffle » (1960) de Jean-Luc Godard, sont les premiers à avoir usé de tels procédés), il aura cependant eu le génie de l’imposer au cinéma d’action, genre populaire par excellence, et de dynamiter ainsi les conventions de son époque. Avant-garde, cinéma d’auteur et popularité, trois notions souvent opposées, mais qui pourtant font progresser conjointement un art qui n’a pas fini de nous faire rêver.

« French Connection  » – réalisé par William Friedkin – avec Gene Hackman, Roy Scheider, Fernando Rey – sortie le 14 janvier 1972

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Written by critikju

août 17, 2015 at 8:56

« Mission Impossible : Rogue Nation » de Christopher McQuarrie (2015)

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mission-impossible-rogue-nation-01Le Cruise Show à son apogée. Un divertissement irréprochable confectionné avec un talent rare par Christopher McQuarrie.

Il est tellement facile de taper sur Tom Cruise. Scientologue revendiqué, playboy à la vie personnelle rocambolesque et à l’égo surdimensionné, le bonhomme cumule les tares qui le rendent immédiatement suspect auprès d’une certaine intelligentsia. Pourtant, force est de constater que, depuis l’excellent « Mission Impossible : Protocole Fantôme » du génial Brad Bird en 2011, le p’tit gars de Syracuse s’est définitivement imposé comme un producteur de goût, sachant s’entourer d’artisans brillants afin d’offrir chaque année au public des blockbusters de qualité. « Jack Reacher » (2012), « Oblivion » (2013) et « Edge Of Tomorrow » (2014) n’étaient certes pas des chefs-d’œuvre mais, par leur écriture et leur mise en scène solides, tous tranchaient indiscutablement avec le tout-venant hollywoodien.

Ce nouvel opus de « Mission Impossible », saga entièrement dédiée à la gloire de son illustre acteur/producteur depuis près de 20 ans, ne déroge pas à cette règle. Mieux, en s’imposant sans difficulté comme l’un d’un meilleurs blockbusters de 2015, il fait figure d’apothéose de cette crédibilité artistique retrouvée. Mis en boite par Christopher McQuarrie, auteur oscarisé d’ « Usual Suspects » (1995), réalisateur du trop méconnu « Way of the Gun » (2000) et du très bon « Jack Reacher » (avec déjà le sieur Cruise en tête d’affiche, qui a eu le nez de voir en lui un talent rare), ce « Rogue Nation » comble nos attentes les plus folles.

Démarrant sur les chapeaux de roue par l’une des scènes les plus folles de la saga (le déjà culte décollage de l’A400M avec notre mégalomane préféré réellement accroché à sa carlingue), le film enchaine morceaux de bravoure sur morceaux de bravoure, avec une réelle déférence pour ses spectateurs. Cinéaste en pleine possession de son art, maitrisant la grammaire du divertissement comme peu d’entertainers en sont capables (impossible de ne pas penser au Hitchcock de « La Mort aux Trousses » et au Spielberg des « Indiana Jones », dans cette capacité rare à privilégier la crédibilité au réalisme), McQuarrie respecte le cahier des charges de la saga pour mieux y faire transparaitre son amour pour les récits d’antan, où seule comptait la jouissance simple du spectateur.

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Tom Cruise – I am the king of the world

C’est donc avec un plaisir constant que l’on se laisse porter par un scénario ultra-solide, sorte d’anthologie du film d’espionnage, remisant toute prétention au placard et assumant pleinement son statut de serial survitaminé, nous emmenant au quatre coins du monde dans une bonne humeur communicative. La connivence est totale avec le public, McQuarrie maitrisant à la perfection tous les passages imposés du genre. Corps à corps brutaux, suspens au cordeau, poursuites motorisées dantesques, duels crépusculaires… tout y est fun, lisible et brillant. Mention spéciale à une scène majestueuse, ayant pour décor l’opéra de Vienne, où le réalisateur multiplie les points de vue, maitrisant ses cadres et son découpage à la perfection, pour mieux jouer avec les nerfs de son spectateur, qui n’en demandait pas tant.

Dans cette succession ininterrompue d’orgasmes cinématographiques, le casting n’est pas en reste. A 53 ans, Cruise assure comme jamais, visiblement ravi de mouiller le maillot pour un long métrage qui ne cesse de le mettre en valeur de par sa qualité intrinsèque. Ses exploits en tant qu’Ethan Hunt trouvent néanmoins un réel contrepoint face aux agissements du personnage d’Ilsa Faust, campée par la sublime Rebecca Ferguson, dont le jeu impérial crédibilise un protagoniste ayant toujours une longueur d’avance sur l’espion star. On ne peut que se réjouir de découvrir enfin un rôle de femme utile à l’intrigue, dans une saga qui ne s’était jamais vraiment illustrée sur ce point. En ce qui concerne Simon Pegg, sidekick désormais habituel des « Mission Impossible », son incommensurable maitrise de la comédie fait mouche à chaque fois, ce grand monsieur prouvant par ailleurs, au détour d’une scène insoutenable, qu’il a tout d’un grand acteur dramatique. Jeremy Renner et Ving Rhames demeurent, quant à eux, assez sous employés, cet opus se centralisant beaucoup plus sur le personnage de Hunt, alors que le précédent était un vrai film d’équipe.

Néanmoins, ce choix n’handicape en rien un film qui réussit tout ce qu’il entreprend. Cette cinquième aventure d’Ethan Hunt se pose comme un idéal de divertissement, jamais prétentieux, qui en remet à tous les blockbusters ne trouvant leur crédibilité que par un sérieux déprimant, servant avant tout à masquer leur vacuité. Vain, « Mission Impossible : Rogue Nation » ne l’est jamais, parce qu’il rappelle à chacun que le cinéma reste avant tout une affaire de plaisir. Chapeau Tom Cruise. Chapeau Christopher McQuarrie.

« Mission Impossible : Rogue Nation  » – réalisé par Christopher McQuarrie – avec Tom Cruise, Rebecca Ferguson, Simon Pegg – sortie le 12 août 2015

Written by critikju

août 9, 2015 at 8:27