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Archive for octobre 2011

« Poulet aux Prunes » de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2011)

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Une histoire remarquable ne suffit pas à faire un grand film. L’adaptation de la magnifique bande dessinée éponyme par sa créatrice déçoit.

Publiée en 2004, « Poulet aux prunes » est un chef d’œuvre incontestable du neuvième art. Narrant l’agonie volontaire d’un grand violoniste perse ayant perdu goût à la vie, sa lecture bouleversait. Par la poésie de ses illustrations et l’intelligence de son découpage, Marjane Satrapi sublimait le scénario magnifiquement tragique qu’elle avait imaginé. Page après page, le lecteur se voyait frappé d’un intense sentiment de mélancolie qui perdurait longtemps une fois l’ouvrage achevé.

Après cette flamboyante réussite (couronnée par le prix du meilleur album au festival d’Angoulême), l’auteur avait courageusement décidé de poursuivre son travail créatif au cinéma. Adapté de ses premières oeuvres autobiographiques, le film d’animation « Persepolis » (2007 – co-réalisé par Vincent Paronnaud, autre grand nom de la BD) réussissait à transcender son matériel d’origine. Au travers une utilisation brillante de toutes les techniques de narration offertes par le dessin animé, chaque étape clé de l’histoire se voyait ainsi sublimée. Oeuvre audacieuse, politique et profondément nostalgique, « Persepolis » obtint à Cannes un Prix du Jury amplement mérité.

On attendait donc avec une réelle impatience cette version cinématographique de « Poulet aux prunes ». Le souhait de sa génitrice d’en faire un film « live » annonçait une nouvelle prise de risques pour cette créatrice hors norme. Après avoir tant brillés dans la bande dessinée et l’animation, il était passionnant d’imaginer comment Satrapi et Paronnaud allaient désormais mettre leur sensibilité au service d’un médium qui leur était jusqu’alors inconnu. Hélas, ce « Poulet aux prunes » version cinéma est à mille lieux du formidable ascenseur émotionnel qu’était la bande dessinée. Si l’histoire reste toujours aussi sublime, son traitement déçoit terriblement.

La sincérité des auteurs n’est cependant pas à remettre en cause. On sent qu’un long travail a été effectué en amont pour donner au film un esthétisme et un « cachet » particuliers. A quelques détails prêts (notamment un double rôle affecté à Jamel Debbouze qui dessert grandement une scène clé de l’intrigue), le casting est lui aussi irréprochable. Non, ce qui fait cruellement défaut à « Poulet aux prunes », c’est sa mise en scène. Enchaînant les plans fixes, la caméra reste désespérément amorphe. Les redondants zooms/dézooms ne font guère illusion. Les personnages semblent figés, leur positionnement dans le cadre n’ayant été visiblement pensé que sur un aspect bidimensionnel. Incapables de tirer parti des possibilités offertes par le mouvement, Satrapi et Paronnaud ont inconsciemment filmé leur histoire comme des cases de bandes dessinées. Si cette manière d’envisager la narration fonctionnait sur « Persepolis » (l’animation traditionnelle et la BD étant deux média intrinsèquement liés), elle s’avère inappropriée au cinéma.

Il résulte de cette mise en scène passive une cruelle impression d’étouffement. Les moments clés du récit, qui nous bouleversaient tant dans l’oeuvre d’origine, ne décollent jamais comme ils le devraient. Certains dialogues apparaissent comme superflus tant on se rend compte qu’il aurait été indispensable de les envisager en terme d’images et non pas de mots. Des plans larges, de l’amplitude, du lyrisme, de la grâce, voilà ce qu’il aurait fallu insuffler à ce « Poulet aux prunes ». En l’état, l’oeuvre se résume à une succession de scènettes illustratives ne faisant jamais honneur à l’aspect magnifiquement tragique de son sujet.

Golshifteh Farahani & Mathieu Amalric - L'amour ne se décrit pas, il se ressent.

Finalement, que reste-t-il de la grandeur de la bande dessinée éponyme ? Uniquement son « squelette », c’est à dire son histoire originelle. Sans narration appropriée, ce n’est malheureusement pas suffisant pour le cinéma. Pour tous ceux qui ne connaîtraient pas la bouleversante intrigue de « Poulet aux prunes », je les invite à la vivre au travers les planches de la bande dessinée. Ce sera lui faire bien plus d’honneur que de la découvrir via un film qui, à mon grand regret, passe à côté de son sujet.

« Poulet aux Prunes » – réalisé par Marjane Satrapi & Vincent Paronnaud – avec Mathieu Amalric, Edouard Baer, Maria de Medeiros – en salles depuis le 26 Octobre 2011

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Written by critikju

octobre 26, 2011 at 10:29

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Drive » de Nicolas Winding Refn (2011)

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Le décidément passionnant Nicolas Winding Refn ajoute une nouvelle perle à sa filmographie. Prix de la mise en scène à Cannes amplement mérité.

A tout juste 41 ans, le danois Nicolas Winding Refn peut se targuer d’être l’auteur de l’une des plus remarquables collections de films du cinéma contemporain. De l’extraordinaire trilogie « Pusher » (1996) au contemplatif « Valhalla Rising » (2010), en passant par le Lynchien « Inside Job » (2003) et le fougueux « Bronson » (2009), l’homme s’est imposé comme l’un des meilleurs cinéastes de sa génération. Metteur en scène sous influences (les ombres de Scorsese, Lynch et Kubrick sont présentes dans l’ensemble de son oeuvre), il orchestre avec « Drive » un hypnotique exercice de style évoquant les plus grands chefs d’oeuvre de Michael Mann.

L’histoire de « Drive » est d’une simplicité exemplaire. Un cascadeur mécanicien (impérial Ryan Gosling) arrondissant ses fins de mois en offrant ses talents de conducteur à des braqueurs de seconde zone tombe amoureux de sa voisine, incarnée par la toujours parfaite Carey Mulligan. Par un tragique concours de circonstances, cet amour va être le point de départ d’événements incontrôlables qui vont le pousser à s’affirmer comme un véritable « héros ». Le terme n’est pas choisi par hasard. Dés les premières scènes, Winding Refn assure le statut iconique de son personnage en lui conférant une aura presque surnaturelle. Explicitement mystérieux par son mutisme, son absence volontaire de passé et de nom, le « driver » a tout du cavalier solitaire propre au western. Sublimé par des plans nocturnes et une musique 80’s à tomber par terre, le Los Angeles dans lequel il évolue évoque lui aussi un environnement sauvage et inquiétant, nous ramenant directement à la brutalité des plaines de l’Ouest. C’est dans ce décor et cette ambiance parfaitement introduits que va s’épanouir tout le talent de Winding Refn.

Après une première scène délicieusement anxiogène, la lenteur de l’action qui s’ensuit appuie à merveille les choix de son réalisateur. Dans une première partie douce et sensorielle, Winding Refn envoûte son spectateur en enchaînant des plans à la beauté presque irréelle. Avec une remarquable économie de dialogues (le « driver » ne s’exprime que pour dire des choses essentielles), il rend palpable l’amour qui se créé entre son héros et sa voisine Irène. Privilégiant la forme au discours, Winding Refn prouve qu’un silence, un regard ou une caresse suffisent à générer une grande tension émotionnelle pour peu que l’on maîtrise le langage cinématographique. Nous sommes ici en présence d’un cinéma pur, limpide, dont la formidable puissance évocatrice n’a d’égale que son esthétisme flamboyant.

Ryan Gosling - I'm a poor lonesome Driver

Lorsque l’intrigue bascule, cette douceur préliminaire cède sa place à une atmosphère sombre et désenchantée. La mise en scène devient dés lors beaucoup plus brutale et viscérale. Les scènes de violence s’enchaînent comme des uppercuts infligés au spectateur. L’ensemble prend une dimension crépusculaire avant de s’achever sur un final lyrique de toute beauté, finissant de nous démontrer que nous sommes en présence de l’un des meilleurs westerns urbains vu depuis très longtemps.

« Drive » est donc un très grand film qui confirme tout le bien que l’on pensait de Nicolas Winding Refn. On peut cependant lui préférer certains films de son auteur (la trilogie « Pusher » en tête), plus instinctifs parce que moins réfléchis en amont. Mais bouder son plaisir serait faire preuve de mauvais goût tant ce « Drive » est sans discussion possible l’un des meilleurs films de l’année. Passer à côté reviendrait à se priver d’un fabuleux moment de cinéma.

« Drive » – réalisé par Nicolas Winding Refn – avec Ryan Gosling, Carey Mulligan, Bryan Cranston – en salles depuis le 5 Octobre 2011

Written by critikju

octobre 24, 2011 at 10:10

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne » de Steven Spielberg (2011)

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Steven Spielberg retrouve sa légèreté d’antan et livre un somptueux film d’aventure.

Le moteur du projet « Tintin » a toujours été la passion. Passion d’un producteur tout d’abord, en la personne de Peter Jackson, tintinophile depuis sa plus tendre enfance, qui rêvait de voir le petit reporter belge prendre vie sur grand écran. Ensuite, passion d’un trio de scénaristes exemplaires, d’une équipe technique et d’un casting à majorité britannique, tous biberonnés aux aventures du journaliste à la houppette et vouant un véritable culte à son univers et à sa mythologie. Enfin, passion de l’immense Steven Spielberg, metteur en scène définitivement sans égal, qui aura mis près de trente ans à concrétiser sa « promesse » faite à Hergé d’offrir à son œuvre l’adaptation cinématographique qu’elle méritait.

Si elle était éminemment rassurante, cette somme de talents ne pouvait se suffire à elle même pour accoucher d’un grand film. Il fallait pour cela des choix artistiques forts, capables de fédérer l’ensemble de l’équipe dans son désir de retranscrire au mieux l’essence de la bande dessinée. En suggérant à Spielberg l’utilisation de la performance capture, révolution technologique dont il en est l’instigateur avec Robert Zemeckis, Jackson ne pouvait être meilleur conseiller. A mille lieux des essais qu’étaient des œuvres pionnières comme « Monster House » (2006) ou « Boewulf » (2007), s’affranchissant encore plus des limites du cinéma traditionnel que n’avait pu le faire James Cameron avec « Avatar » (2009), la performance capture prend, entre les mains du Maître, une dimension incroyable.

Après un générique d’une classe folle, évoquant la stylisation extrême d’ « Arrête moi si tu peux » (2003), le spectateur pénètre médusé dans un monde totalement inédit. Dés la première scène, présentant la découverte de la Licorne par Tintin dans un marché bruxellois, c’est tout l’univers d’Hergé qui se matérialise physiquement sous nos yeux. Loin de trahir la célèbre « ligne claire » propre à son auteur, l’aspect graphique du film en devient son pendant organique. Les personnages respirent, suent, deviennent palpables et, en cela, prennent réellement vie. Le soin apporté aux multiples détails des décors et de l’image finit par contrebalancer toute analyse critique. Nous sommes dans Tintin, un univers que l’on connaît tous, mais que l’on redécouvre intégralement à travers un média qui, jusque-là, lui faisait toujours défaut : le Cinéma.

Andy Serkis au pays de la soif.

L’autre constante de la bande dessinée, faisant écho à la vivacité de son trait, était son rythme trépidant. Il était dés lors particulièrement intéressant de s’interroger sur la manière dont Spielberg allait retranscrire cet aspect à l’écran… Le défi a-t-il été relevé ? Oh que oui ! Fort de la liberté totale offerte par la performance capture, Spielberg s’est littéralement « lâché » dans sa mise en scène, enchaînant morceaux de bravoure sur morceaux de bravoure, et choisissant le pari fou de ne jamais orchestrer de pause dans son récit. De mémoire de spectateurs, on n’avait tout simplement jamais vu ça ! Dés que l’intrigue décolle, nous voilà embarqués avec les personnages dans un véritable roller-coaster extatique. Que l’on assiste à une bataille navale crépusculaire, à un crash en avion ou à une ébouriffante poursuite en side-car, chaque scène se voit transcendée par des plans surréalistes, des transitions remarquables et un découpage fulgurant. Même l’humour burlesque de la BD, pourtant extrêmement difficile à retranscrire à l’écran, fonctionne ici à 200% tant Spielberg, par la seule force de sa mise en scène, arrive à nous convaincre de l’existence de cet univers surréaliste.

Cette avalanche de créativité procure un réel vertige et il faudra très certainement plusieurs visions pour en apprécier toutes les facettes. Cependant, on peut dés aujourd’hui affirmer que, en terme de pure mise en scène, le film fera date. De plus, après une décennie jalonnée de grands films à la tonalité plutôt sombre et le semi-échec qu’a été « Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal » (2008) (échec imputable avant tout à George Lucas et à ses choix artistiques catastrophiques), on ne peut que se réjouir de revoir Tonton Spielby revenir à l’un de ses genres de prédilection : le divertissement haut de gamme.

En ce qui concerne la fidélité à l’œuvre d’origine, beaucoup de questions demeuraient, notamment dans le choix de combiner les intrigues de plusieurs albums. Une fois encore, on ne peut qu’applaudir le travail accompli tant l’effort d’adaptation est remarquable. Les trois scénaristes (Steven Moffat, Edgar Wright et Joe Cornish) ont su extraire l’ADN des récits d’Hergé pour bâtir une histoire forte et adaptée au septième art. Les ajouts/changements ne choquent absolument pas et apparaissent même comme pertinents dans une démarche cinématographique. Chaque personnage est admirablement caractérisé. Tintin est courageux, vif, intelligent, mais paradoxalement diaphane. Milou en est son digne compagnon, même si ses penchants pour la nourriture et l’alcool peuvent parfois lui porter préjudice. Les Dupondt sont d’une bêtise abyssale, pour notre plus grand bonheur. Enfin, le capitaine Haddock demeure le personnage le plus fascinant du récit. Admirablement interprété par Andy Serkis, à jamais sacré roi de la performance capture, il est le véritable héros de ces aventures, son combat face à son addiction à l’alcool le rendant tour à tour drôle, pathétique et émouvant.

Que les puristes soient donc rassurés : « Tintin » version cinéma est un monument qui se hisse à la hauteur de la bande dessinée d’origine. Révolutionnaire par bien des aspects, le film fait surtout figure de véritable OVNI à l’heure actuelle. Dans un monde où le cynisme gangrène les esprits en rendant caduque toute tentative d’évasion par l’imaginaire, se retrouver enfermé dans une salle remplie de personnes de tout âge et de tout horizon, vibrant à l’unisson pour le sort d’un héros de papier a quelque chose de rassurant. Que nous ayons 7 ou 77 ans, que nous soyons un doux rêveur ou un cadre rigide, nous avons tous besoin de croire en des mythes et des histoires fantastiques. Si le quotidien a tendance à nous éloigner de cet état de fait, c’est toujours profondément émouvant de ressentir que l’enfant que nous avons tous été survit encore au fond de nous. « Tintin » réveille cette sensation, tout en procurant un sentiment d’exaltation propre aux grands films d’aventure.

C’est dans un état second que l’on ressort de la salle, galvanisé par ce spectacle fabuleux, avec l’envie de se replonger dans les œuvres intemporelles d’Hergé et de Spielberg. Deux génies pour un même objectif : nous permettre de nous évader au travers d’histoires extraordinaires. Mille sabords, courez vous enfermer dans les salles obscures : le pari est gagné !

« Les Aventures de Tintin : le Secret de la Licorne » – réalisé par Steven Spielberg – avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig – sortie le 26 Octobre 2011

Written by critikju

octobre 23, 2011 at 3:56

Publié dans Cinéma - Sorties 2011