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Archive for mars 2011

« Never Let Me Go » de Mark Romanek (2011)

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Un drame somptueux à la portée existentielle rare. Terrifiant et bouleversant.

Du réalisateur Mark Romanek, on ne connaissait que le très appliqué « Photo Obsession » (2002). Rien ne pouvait donc nous préparer à la claque reçue à la vision de son second film. En adaptant le roman « Auprès de moi toujours » du britannique Kazuo Ishiguro, Romanek signe une œuvre extraordinaire, à la fois dure et profondément humaine, qui vous hantera longtemps après la projection.

De l’histoire, il vaut mieux en savoir le moins possible, la puissance du film s’en trouvant décuplée au fur et à mesure que l’on découvre les enjeux de l’intrigue. Sans trop en révéler, sachez cependant que « Never Let Me Go » relate l’existence de trois personnages évoluant dans un passé uchronique, bouleversé par une avancée scientifique dont on taira ici volontairement la teneur. Ces trois protagonistes (un homme et deux femmes) voient leurs destinés scellées dés leur enfance, coupables d’être nés dans un monde où la pire des infamies est acceptée et institutionnalisée. Si le récit peut sembler relever de la pure la science-fiction, l’univers dépeint n’est finalement qu’un prétexte pour orchestrer un drame aux enjeux tragiquement universels. Car, si la situation des personnages peut paraître extrême, elle est décrite de telle manière que le spectateur est contraint de l’assumer et, en conséquence, de s’identifier corps et âme aux protagonistes.

C’est là toute la force de « Never Let Me Go ». En éludant tout questionnement éthique (l’horreur est ici acceptée par tous, personnages et société, et ne sera jamais remise en cause) et en prenant le temps de faire exister ses personnages, Romanek nous entraîne au cœur de l’insoutenable. Le rythme volontairement lent de l’ensemble pare le récit d’une douceur presque irréelle, rendant encore plus étouffantes les terribles vérités qui s’en dégage. La mise en scène, sublime, et l’incroyable justesse des acteurs finissent de captiver l’attention du spectateur. Dés lors, ce dernier vit les événements comme s’il en était lui même le protagoniste. Comme les personnages, il s’accroche à la moindre parcelle d’espoir dans un monde d’une infinie noirceur. Leurs angoisses deviennent ainsi les siennes, la force des thèmes abordés montant en puissance tout au long du film.

Carey Mulligan, Keira Knightley & Andrew Garfield - All you need is love.

Que faire quand on prend conscience de la futilité de son existence ? Quel sens donner à sa vie quand le spectre de sa fin nous accompagne en permanence ? Ces terribles questions, nous cherchons le plus souvent à les éviter. « Never Let Me Go » nous les balance en pleine gueule, se servant de l’incroyable puissance d’identification offerte par le cinéma pour nous interpeller au plus profond de nous-même, nous confrontant violemment à notre conditionnement social et à nos propres résignations. A ces vérités cruelles et intolérables, le film exalte cependant le plus beau des échappatoires : l’amour, dans ce qu’il a de plus pur, de plus sincère. Ce sentiment parfois si difficile à exprimer qui, pourtant, donne à la vie tout son sens. L’amour, comme illusion d’éternité. L’affection et la tendresse sont ici érigées comme seuls remparts face à la fatalité, apportant l’unique touche de lumière à une œuvre profondément désenchantée.

D’une noirceur et d’une mélancolie rares, magistralement interprété et réalisé, « Never Let Me Go » est un chef d’œuvre, une véritable claque comme on aimerait en vivre plus souvent dans les salles obscures, rappelant à quel point le cinéma, dans ce qu’il a de plus noble et de plus sincère, peut être un bouleversant miroir de la condition humaine.

« Never Let Me Go » – réalisé par Mark Romanek – avec Carey Mulligan, Andrew Garfield, Keira Knightley – sorti le 2 mars 2011

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Written by critikju

mars 11, 2011 at 12:42

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Winter’s Bone » de Debra Granik (2011)

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Un portrait sombre et réaliste d’une Amérique (très) profonde. Une atmosphère unique, âpre et poisseuse, rehaussant un scénario qui s’étire en longueur.

« Winter’s Bone », second long métrage de l’américaine Debra Granik, débute sur une série de plans brillants nous transportant instantanément dans le Missouri profond. Bois lugubres, maisons délabrées, galerie de gueules, familles démunies… En quelques minutes, la réalisatrice créé une ambiance superbe, extrêmement immersive, provoquant un réel malaise chez le spectateur. Difficile en effet de ne pas être déboussolé par cet univers anachronique, évoquant le magnifique « Délivrance » (1972) de John Boorman, où la pauvreté et la détresse humaine contrastent avec l’image de l’Amérique triomphante à laquelle nous sommes habitués. En parallèle à cette très belle exposition, Granik nous présente son héroïne, la jeune Ree, magnifiquement interprétée par Jennifer Lawrence (une révélation). Via un découpage d’une grande finesse et une série de brèves scènes toujours percutantes, on découvre une jeune fille de 17 ans, contrainte de s’occuper de sa mère malade et de ses petits frères et soeurs, mais rêvant d’un avenir meilleur (désirs de maternité et d’évasion, via une hypothétique carrière dans l’armée…). Malheureusement, tout bascule quand Ree apprend la disparition de son père, dealer de méthamphétamine en liberté conditionnelle, ayant hypothéqué la maison familiale afin de pouvoir payer sa caution. Pour préserver sa famille et conserver son foyer, la jeune fille se voit donc contrainte de retrouver son géniteur. En interrogeant les différents autochtones de la région, elle comprend peu à peu que sa disparition n’est pas le fruit du hasard…

Fort de son admirable atmosphère, « Winter’s Bone » démarre dés lors sous les meilleurs auspices. Hélas, la suite n’est pas à la hauteur de toutes ces belles promesses. Si l’histoire ne manque pas d’enjeux, elle se déroule de manière bien trop linéaire pour maintenir notre attention tout au long des 1h40 du métrage. Pourtant, après la mise en place d’un tel univers, on pouvait s’attendre à un très grand film noir, violent et existentiel, dans la lignée des meilleurs polars américains. Le résultat final ressemble malheureusement à un essai des frères Dardenne qui se seraient expatriés dans le Missouri. Si les adeptes d’un cinoche auteurisant seront aux anges, les autres se contenteront de quelques rebondissements attendus et d’une petite poignée de scènes véritablement saisissantes, perdues dans un océan de contemplation. Si le film réussissait au départ un mélange équilibré de plusieurs genres incisifs, il délaisse peu à peu sa structure de thriller au profit du simple drame social, le faisant basculer dans une certaine austérité. C’est d’autant plus dommageable que l’atmosphère, l’interprétation et la mise en scène de l’ensemble restent toujours d’excellente facture.

Jennifer Lawrence - Missouri blues.

Grand Prix du Jury du dernier festival de Sundance, « Winter’s Bone » promettait beaucoup. S’il possède de multiples qualités (ambiance fabuleuse et interprétation hors pair), la trop grande linéarité de son intrigue finit par le desservir. Cette réussite en demi-teinte est véritablement frustrante au vue de l’impressionnant talent de mise en scène dont fait preuve Debra Granik. Du coup, on a envie de découvrir les futurs projets de la réalisatrice, en espérant qu’elle délaisse partiellement son approche contemplative au profit d’un style plus frontal et percutant.

« Winter’s Bone » – réalisé par Debra Granik – avec Jennifer Lawrence, John Hawkes, Kevin Breznahan – sorti le 2 mars 2011

Written by critikju

mars 1, 2011 at 12:21

Publié dans Cinéma - Sorties 2011