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« True Grit » de Joel et Ethan Coen (2011)

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Avec un génie qui n’appartient qu’à eux, Joel et Ethan Coen ressuscitent un genre que l’on croyait à jamais disparu. Phénoménal.

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec les génies, c’est qu’ils vous surprennent toujours. Ce qu’il y a de sûr avec les frères Coen, c’est qu’ils sont les plus grands génies du cinéma moderne. Dans leur dernier film, ils revisitent un genre mort et enterré depuis des années : le western classique. Dire que c’est une réussite est un euphémisme. Avec « True Grit », les Coen frappent très fort là où on ne les attendait pas et ajoutent un nouveau chef d’œuvre à une filmographie quasi-parfaite.

Pour pleinement comprendre la réussite du film, il faut prendre du recul sur le genre dans son ensemble. « True Grit », c’est d’abord un roman de Charles Portis, écrit en 1968, et narrant les péripéties d’une jeune fille s’adjoignant les services d’un Marshall alcoolique et d’un fringant Texas Ranger pour venger la mort de son père, abattu par un desperado minable. Le livre avait déjà été adapté au cinéma en 1969 par le vétéran Henry Hattaway, alors que le western américain classique était déjà en phase terminale, grandement menacé par le post-modernisme des westerns spaghettis italiens. Sorti en France sous le nom de « Cent dollars pour un shérif », l’œuvre d’Hattaway mettait en scène un John Wayne au crépuscule de sa vie. De ce film bancal, les cinéphiles en garde le souvenir ému d’une œuvre désenchantée, chant du cygne d’un genre dont le légendaire acteur américain en était le symbole le plus fort. Car, après le coup de tonnerre provoqué par les chefs d’œuvre italiens (les films de Sergio Leone en tête), le western dans sa forme originelle ne pouvait plus exister. Trop manichéen, trop centré sur un héroïsme d’un autre âge, le genre ne survivra pas aux années 70.

Bien que devenant de plus en plus rare depuis cette époque, le western n’avait pourtant pas totalement disparu des écrans. Parmi les films notables, on peut citer l’extraordinaire « Impitoyable » de Clint Eastwood, le délirant « Mort ou Vif » de Sam Raimi ou, plus récemment, l’auteurisant « Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ». Pourtant, si certaines de ces œuvres sont de franches réussites, elles s’éloignent toutes à leur manière de la forme classique du western, via une prise de recul calculée. Et si quelques réalisateurs (dont Kevin Costner avec le pourtant très bon « Open Range ») avaient délibérément essayé de renouer avec un certain classicisme, leurs tentatives demeuraient trop sages pour offrir une relecture satisfaisante d’un genre semblant à jamais ancré dans le passé.

Ainsi, le choix de faire une nouvelle adaptation de « True Grit » n’est certainement pas anodin. Après avoir signé « No Country For Old Men », l’un des plus grands westerns post-moderne des années 2000, les frères Coen auraient pu se reposer sur leurs lauriers et continuer de nous éblouir avec leurs magistrales relectures contemporaines des genres phares du cinéma. Heureusement, comme tous les grands auteurs qui se respectent, faire du surplace n’est pas inscrit dans les gènes des Coen. En réalisant « True Grit », ils semblent avoir volontairement rangé leur post-modernisme au placard. Ceux qui pensaient y retrouver retrouver l’ironie mordante et distancière de certaines de leurs œuvres en auront pour leur frais. Avec un courage et une humilité qui forcent le respect, les Coen signent ici un pur western classique, respectant à la lettre ses archétypes et ses codes. Personnages ultra-caractérisés, quête initiatique, héroïsme, gunfights et grands espaces, rien ne manque à l’appel dans « True Grit ».

Pourtant, croire que le film est une oeuvre passéiste serait une erreur. Ce serait en effet oublier le génie de ses auteurs et leur maîtrise sans égale du langage cinématographique. Car, s’ils ont fait le choix de respecter les schémas du western traditionnel, les frères Coen usent de tout leur talent pour transcender le genre et lui insuffler la modernité qui lui manquait. D’apparence classique, « True Grit » est ainsi un pur film Coennien. Dés les premières scènes, leur légendaire sens du cadrage et du découpage envahit la pellicule. Les plans superbes se succéderont ainsi à un rythme effréné, explosant littéralement dans l’incroyable séquence précédent l’épilogue du film. Au cours de cette scène (dont je tairai la teneur réelle pour vous en laisser le plaisir de la découverte), les Coen illustrent une course contre la mort avec une telle intensité qu’elle finira d’emporter les spectateurs les plus blasés. Viscérale, sans concession, alignant les plans iconiques et appuyée par un sens de l’ellipse hors du commun, cette scène conclut le récit dans un torrent d’émotions paroxystiques.

Mais le génie des Coen ne transparaît pas uniquement dans leur réalisation virtuose. Comme à leur habitude, les deux frères enrichissent l’histoire originelle de Portis via leur inénarrable science du dialogue, leur humour dévastateur et leur incroyable direction d’acteurs. Le casting de « True Grit » est à ce titre parfait. Dans la peau du Marshall Cogburn, Jeff « The Dude » Bridges offre une performance magnifique, arrivant à nous arracher des éclats de rire à chaque fois qu’il lève un sourcil. Tour à tour hilarant et émouvant, son personnage d’alcoolique cynique deviendra très certainement culte. A ses côtés, Matt Damon ne démérite pas. Méconnaissable dans le rôle d’un Texas Ranger à la gaucherie irrésistible, il prend visiblement un réel plaisir à jouer un rôle à contre emploi. Mais la vraie révélation du film vient de l’interprétation hallucinante de la jeune Hailee Steinfeld. Du haut de ses 13 printemps (14 dans le récit), elle insuffle une densité incroyable au personnage de la débrouillarde Mattie, devenant instantanément l’un des personnages les plus attachants de l’univers si particulier des Coen.

Jeff Bridges & Matt Damon - Good lonesome cowboys.

Cependant, là où les deux frères finissent de nous achever, c’est dans leur facilité déconcertante à greffer leurs obsessions dans le cadre si balisé du western classique. Si leurs interrogations existentielles semblent de prime abord reléguées au second plan, elles resurgissent avec une subtilité rare au fur et à mesure que l’histoire s’installe, avant de littéralement exploser dans un épilogue sans ambiguïté. Comme dans toutes les œuvres des Coen, les personnages de « True Grit » voient ainsi les enjeux de leur vie plier sous le poids de la destinée et de la fatalité. Et, si l’on ressent avec une mélancolie profonde que le temps finira par tous nous rattraper, on se rassure en constatant que le génie des Coen restera, lui, à jamais intact.

Avec « True Grit », les frères Coen ne réinventent pas le western classique. Ils font ce que personne n’avaient réussi avant eux : ils le ressuscitent. Avec une virtuosité sans égale, ils offrent ainsi au spectateur le privilège de se replonger dans un genre légendaire et de ressentir des émotions que l’on pouvait croire à jamais perdues. Magistral et moderne, « True Grit » est le premier vrai chef d’œuvre de 2011.

« True Grit » – réalisé par Joel et Ethan Coen – avec Jeff Bridges, Matt Damon, Hailee Steinfeld – sorti le 23 février 2011

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Written by critikju

février 18, 2011 à 1:43

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

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