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« Black Swan » de Darren Aronofsky (2011)

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Des scènes sublimes entachées par d’embarrassants artifices : les faces claire et sombre de Darren Aronofsky.

ATTENTION : QUELQUES SPOILERS (SANS GRANDE IMPORTANCE CEPENDANT) DANS CETTE CRITIQUE.

Je n’ai jamais apprécié Darren Aronofsky. Bien que je lui reconnaisse un certain talent de metteur en scène, aucun de ses précédents films ne m’a pleinement convaincu. Sa tendance presque malsaine à chercher à choquer en exhibant la souffrance de ses personnages (« Requiem for a Dream », « The Wrestler ») et son abus de symbolique lourde (« The Fountain ») pour maquiller des récits plutôt vains m’ont toujours fait douter de sa sincérité. Aronofsky est-il un bon cinéaste, parfois maladroit, ou un roublard cynique, doté d’une certaine virtuosité ? Soyons clair dés le départ : ce n’est pas à la vision de « Black Swan » que mes doutes se sont envolés, loin s’en faut.

Commençons par évoquer les grandes qualités du métrage. La première d’entre elles est l’extraordinaire interprétation de Natalie Portman. Entièrement habitée par son personnage, la jeune femme a peut-être trouvé en Nina le rôle de sa vie. A la fois fragile et violente, innocente et sensuelle, elle irradie l’écran. Malgré l’hystérie permanente du récit, elle réussit l’exploit d’être toujours juste. L’Oscar qui lui semble promis à la fin du mois ne sera que justice tant la crédibilité globale du film lui doit énormément. Il serait certes présomptueux de supputer que « Black Swan » aurait pu facilement sombrer dans le ridicule si une autre actrice avait eu le rôle (quoique…), mais Natalie Portman est incontestablement l’un de ses piliers. Rien que pour son fabuleux travail, « Black Swan » mérite le déplacement.

L’autre grande qualité de « Black Swan » est sa mise en scène. Se montrant tour à tour nerveuse, baroque et flamboyante, elle donne le vertige à maintes reprises. Il faut le reconnaître : Aronofsky sait tenir une caméra et faire ressentir des émotions viscérales à ses spectateurs. A ce titre, le final est un monument d’anthologie, rappelant la folie dévastatrice des meilleurs Brian De Palma. Impossible en effet de ne pas songer à la séquence de clôture de l’immense « Phantom of the Paradise » (1974), ou encore à la scène du bal de « Carrie […] » (1976). Par une succession de plans somptueux, montés en parfaite symbiose avec la musique du « lac des cygnes », Aronofsky marche sur les traces de son glorieux aîné. Là encore, ce final justifie à lui seul la vision du film.

Mila Kunis - le signe noir.

Alors qu’est-ce qui cloche dans « Black Swan » ?

Ce sont hélas les défauts récurrents au cinéma d’Aronofsky, à commencer par l’utilisation constante d’artifices inutiles. Alors que « Black Swan » traite de thèmes forts comme l’éveil sexuel, la maturité, la duplicité de l’âme et la recherche désespérée de la perfection dans l’art, le récit se voit régulièrement torpillé par un symbolisme de supermarché, alourdissant considérablement la densité psychologique de l’œuvre. Ce symbolisme se révèle d’autant plus incongru que son « mystère » est sacrifié dés les premières minutes du film, lorsque Vincent Cassel décrit oralement la légende du « lac des cygnes », en précisant qu’il s’agit ici de la version où Odette meurt… Pourtant, dans un récit, quel est l’intérêt d’un symbole ? C’est justement sa discrétion, cette dernière lui permettant d’atteindre l’inconscient du spectateur, puis d’emmener ce dernier à avoir sa propre interprétation des événements. Dans « Black Swan », Aronofsky ne laisse aucune place à une quelconque ambiguïté : tous les symboles employés sautent aux yeux. Ainsi, l’idée de confronter physiquement Nina à sa face sombre, matérialisé par le personnage de Lilly, aurait pu être un bon moyen d’éclaircir les démons intérieurs du personnage… Encore aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de subtilité, en évitant d’habiller Natalie Portman en blanc et Mila Kunis en noir, faisant ainsi passer les métaphores de « Star Wars » pour des monuments de finesse. Tout le film est jalonné d’éléments grossiers de ce type, que des dialogues sans équivoque finissent de totalement démystifier. Quel est donc l’intérêt de cette symbolique ? Est-ce de la maladresse ? Ou un besoin de prendre les spectateurs par la main ?

L’autre artifice qui m’exaspère chez Aronofsky est sa tendance à chercher à choquer son public par l’emploi d’une violence graphique très souvent injustifiée. Comme le pauvre Mickey Rourke dans « The Wrestler », Natalie Portman se voit ainsi infliger les pires supplices pendant plus d’1h40. Si montrer sa souffrance durant les entraînements du ballet est tout à fait pertinent, « symboliser » (encore une fois) sa progression psychologique via la mutation sanguinolente de sa peau l’est beaucoup moins. Peut être qu’Aronofsky cherchait ici à s’inspirer de Cronenberg, en montrant le lien entre la chair et l’esprit… Si c’est le cas, il l’a fait avec l’élégance d’une tractopelle. Au vue de ses précédents films, je me permets de penser qu’il s’agit au pire d’une certaine forme de sadisme, au mieux d’une autre grosse ficelle employée sciemment pour provoquer artificiellement l’émotion chez le spectateur.

Je pourrai être indulgent et supposer que ces défauts sont le fruit de la maladresse d’un cinéaste encore jeune. Cependant, le cynisme d’Aronofsky se fait de plus en plus apparent à chacun de ses films. Dans « Black Swan », il se ressent dans la manière dont sont traités les rapports humains. Ces derniers sont toujours froids, intéressés et placés sous le signe de la domination. Si cette vision de la vie ne me correspond pas, il m’est pourtant difficile de la condamner : elle pourrait être l’évocation sincère d’un monde jugé sans espoir par son auteur. Après tout, il existe de très grands cinéastes cyniques, comme Kubrick ou les frères Coen, pour qui je porte une admiration sans borne. Mais là où le cinéma d’Aronofsky me gène, c’est qu’il semble cautionner ce qu’il montre à l’écran. Ainsi, dans la manière dont sont traités les personnages les plus abjects (voir la perversité de Cassel), je ne ressens aucune dénonciation, mais au contraire une forme de complaisance et d’admiration.

Certes, ce ressenti est personnel et ne reflète peut être pas la pensée véritable du metteur en scène. Hélas, ces doutes m’ont constamment empêché d’être pleinement touché par le film, d’autant plus qu’un élément précis m’a profondément troublé dans « Black Swan » : la place accordée à Winona Ryder.  En effet, alors que la carrière de l’actrice est au point mort, certains pensaient que ce film aurait pu constituer un nouveau départ pour la jeune femme. C’est tout le contraire qui se produit ici. En lui offrant le rôle d’une danseuse has been, rejetée par le milieu, Aronofsky semble surtout l’enterrer définitivement, en espérant jouer avec l’empathie que le parallèle avec la réalité provoquera chez les spectateurs. C’est un procédé qu’il avait employé avec Mickey Rourke dans « The Wrestler » et qui, en plus de m’interpeller fortement, m’invite à me poser des questions sur la sincérité du cinéaste : est-ce une faute de goût involontaire ou une nouvelle preuve d’utilisation de ficelles racoleuses ?

Natalie Portman & Vincent Cassel - Mangez moi.

« Black Swan », porté par une actrice sublime et une incontestable maestria visuelle, reste néanmoins intéressant. Cependant il est, pour moi, loin d’être le chef d’œuvre annoncé. Je le juge soit trop maladroit, soit trop cynique, en tous cas bien éloigné de l’idée que je me fais d’un grand film. J’attends désormais Darren Aronofsky au tournant, en espérant que son prochain projet me permettra de lever mes soupçons quant à la teneur réelle de son cinéma.

« Black Swan » – réalisé par Darren Aronofsky – avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis – sorti le 9 février 2011

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Written by critikju

février 10, 2011 à 3:02

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

3 Réponses

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  1. Bonjour,
    Je suis assez d’accord avec vous concernant Black Swan, pour ma part j’ai vu une part grossière même dans l’emploi de la caméra… http://etatsdulieu.wordpress.com/2011/02/20/la-part-grossiere-de-black-swan/
    Bonne journée,

    JD

    février 28, 2011 at 11:04

  2. Votre analyse est très intéressante. « Black Swan » n’est certainement pas une œuvre subtile. C’est bien dommage au vu du sujet : il aurait pu être un très grand film mental.

    Une chose qui m’a profondément gêné (et dont j’ai oublié de parler dans ma critique) est la ressemblance du film d’Aronofsky avec « Perfect Blue » de Satoshi Kon : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=18530.html

    Les meilleures idées visuelles de « Black Swan » sont clairement issues de l’œuvre de Kon. La similitude des noms des personnages principaux (Mima/Nina) est elle aussi très troublante… Le plagiat est avéré en ce qui me concerne.

    critikju

    février 28, 2011 at 1:30

    • Je n’ai pas vu « Perfect Blue », mais ce film a l’air très intéressant. Le plagiat… vaste et actuel débat!

      JD

      février 28, 2011 at 2:37


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