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Archive for février 2011

« 127 heures » de Danny Boyle (2011)

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Danny Boyle signe un huis clos éprouvant, avec un James Franco au sommet.

Danny Boyle n’est pas le plus subtil des cinéastes. Grand amateur d’effets appuyés de mise en scène, certains de ses films ressemblent parfois à de longs clips pour MTV, ce qui a le don d’agacer les ayatollahs du bon goût cinématographique. Pourtant, s’il y a une chose qu’on ne peut pas lui enlever, c’est de traiter frontalement tous ses sujets, avec une énergie rare. Après l’addiction à l’héroïne dans « Trainspotting » (1996), les Zombies dans « 28 jours plus tard » (2004) ou encore la fresque indienne de « Slumdog Millionnaire » (2008), le réalisateur anglais s’attelle aujourd’hui à l’histoire vraie d’Aron Ralston, jeune alpiniste américain s’étant retrouvé coincé pendant plus de six jours dans un canyon reculé de l’Utah, jusqu’à ce qu’il réussisse à s’en extraire en s’amputant lui-même le bras…

Comme à son habitude, Danny Boyle adopte dans « 127 heures » un style clipesque susceptible de lasser une partie du public. Split screens à foison, emploi récurrent de musique pop, plans outranciers, sa « patte » est immédiatement reconnaissable. Lorsqu’il s’agit d’illustrer la pensée de son héros, ses tics de réalisation s’avèrent effectivement hors sujet. L’histoire de Ralston, forcément introspective, aurait mérité un traitement plus sobre afin de susciter davantage d’émotion. Hélas, l’avalanche d’effets gratuits illustrant le cheminement psychologique d’Aron génère parfois de la distance envers ce dernier, désamorçant l’empathie ressentie par le spectateur vis-à-vis de son histoire personnelle. On peut le regretter, d’autant plus que le sujet s’y prêtait.

Mais Danny Boyle n’a visiblement pas la prétention de développer une réflexion profonde sur la fragilité de la destinée humaine. Son objectif est avant tout de captiver son audience via un spectacle viscéral et sans concession. De ce point de vue, le pari est plus que réussi. D’une rare brutalité, « 127 heures » ne ménage pas son spectateur, l’emmenant très loin dans le ressenti d’une violence physique et psychologique jusqu’au-boutiste. A ce titre, la scène « clé » de l’auto-amputation est absolument tétanisante. Pour l’anecdote, elle aura réussi à provoquer une syncope chez une spectatrice pendant la séance à laquelle j’ai assisté… Ames sensibles, s’abstenir donc ! Pour les autres, à l’heure d’un cinéma devenu de plus en plus pantouflard, il est tellement rare d’assister à un spectacle si intense qu’il serait dommage de passer à côté.

James Franco - Haut la main.

Dans le rôle principal, James Franco est impérial. D’une incroyable justesse de ton, il rend éminemment attachant le personnage de Ralston. Le pari était pourtant loin d’être gagné, les imprudences de ce dernier étant susceptibles d’engendrer un certain mépris de la part du public. Mais Franco apporte une vraie humanité au personnage. Se révélant tour à tour drôle et émouvant, sa performance culmine dans une scène où il parodie avec un cynisme jouissif une émission de télévision. Assurément, il s’impose comme l’un des plus grands acteurs de sa génération. Sa nomination récente aux Oscars apparait dés lors comme totalement justifiée.

Excellemment interprété et mis en scène avec énergie, « 127 heures » n’est certes pas la puissante évocation de la condition de l’Homme face à la nature que son sujet pouvait permettre d’espérer. Il reste néanmoins un excellent survival, sanglant et brut de décoffrage, qui devrait vous scotcher à votre siège pendant plus d’1h30.

« 127 heures » de Danny Boyle – avec James Franco, Amber Tamblyn, Kate Mara – sorti le 23 février 2011

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février 24, 2011 at 12:57

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« True Grit » de Joel et Ethan Coen (2011)

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Avec un génie qui n’appartient qu’à eux, Joel et Ethan Coen ressuscitent un genre que l’on croyait à jamais disparu. Phénoménal.

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec les génies, c’est qu’ils vous surprennent toujours. Ce qu’il y a de sûr avec les frères Coen, c’est qu’ils sont les plus grands génies du cinéma moderne. Dans leur dernier film, ils revisitent un genre mort et enterré depuis des années : le western classique. Dire que c’est une réussite est un euphémisme. Avec « True Grit », les Coen frappent très fort là où on ne les attendait pas et ajoutent un nouveau chef d’œuvre à une filmographie quasi-parfaite.

Pour pleinement comprendre la réussite du film, il faut prendre du recul sur le genre dans son ensemble. « True Grit », c’est d’abord un roman de Charles Portis, écrit en 1968, et narrant les péripéties d’une jeune fille s’adjoignant les services d’un Marshall alcoolique et d’un fringant Texas Ranger pour venger la mort de son père, abattu par un desperado minable. Le livre avait déjà été adapté au cinéma en 1969 par le vétéran Henry Hattaway, alors que le western américain classique était déjà en phase terminale, grandement menacé par le post-modernisme des westerns spaghettis italiens. Sorti en France sous le nom de « Cent dollars pour un shérif », l’œuvre d’Hattaway mettait en scène un John Wayne au crépuscule de sa vie. De ce film bancal, les cinéphiles en garde le souvenir ému d’une œuvre désenchantée, chant du cygne d’un genre dont le légendaire acteur américain en était le symbole le plus fort. Car, après le coup de tonnerre provoqué par les chefs d’œuvre italiens (les films de Sergio Leone en tête), le western dans sa forme originelle ne pouvait plus exister. Trop manichéen, trop centré sur un héroïsme d’un autre âge, le genre ne survivra pas aux années 70.

Bien que devenant de plus en plus rare depuis cette époque, le western n’avait pourtant pas totalement disparu des écrans. Parmi les films notables, on peut citer l’extraordinaire « Impitoyable » de Clint Eastwood, le délirant « Mort ou Vif » de Sam Raimi ou, plus récemment, l’auteurisant « Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ». Pourtant, si certaines de ces œuvres sont de franches réussites, elles s’éloignent toutes à leur manière de la forme classique du western, via une prise de recul calculée. Et si quelques réalisateurs (dont Kevin Costner avec le pourtant très bon « Open Range ») avaient délibérément essayé de renouer avec un certain classicisme, leurs tentatives demeuraient trop sages pour offrir une relecture satisfaisante d’un genre semblant à jamais ancré dans le passé.

Ainsi, le choix de faire une nouvelle adaptation de « True Grit » n’est certainement pas anodin. Après avoir signé « No Country For Old Men », l’un des plus grands westerns post-moderne des années 2000, les frères Coen auraient pu se reposer sur leurs lauriers et continuer de nous éblouir avec leurs magistrales relectures contemporaines des genres phares du cinéma. Heureusement, comme tous les grands auteurs qui se respectent, faire du surplace n’est pas inscrit dans les gènes des Coen. En réalisant « True Grit », ils semblent avoir volontairement rangé leur post-modernisme au placard. Ceux qui pensaient y retrouver retrouver l’ironie mordante et distancière de certaines de leurs œuvres en auront pour leur frais. Avec un courage et une humilité qui forcent le respect, les Coen signent ici un pur western classique, respectant à la lettre ses archétypes et ses codes. Personnages ultra-caractérisés, quête initiatique, héroïsme, gunfights et grands espaces, rien ne manque à l’appel dans « True Grit ».

Pourtant, croire que le film est une oeuvre passéiste serait une erreur. Ce serait en effet oublier le génie de ses auteurs et leur maîtrise sans égale du langage cinématographique. Car, s’ils ont fait le choix de respecter les schémas du western traditionnel, les frères Coen usent de tout leur talent pour transcender le genre et lui insuffler la modernité qui lui manquait. D’apparence classique, « True Grit » est ainsi un pur film Coennien. Dés les premières scènes, leur légendaire sens du cadrage et du découpage envahit la pellicule. Les plans superbes se succéderont ainsi à un rythme effréné, explosant littéralement dans l’incroyable séquence précédent l’épilogue du film. Au cours de cette scène (dont je tairai la teneur réelle pour vous en laisser le plaisir de la découverte), les Coen illustrent une course contre la mort avec une telle intensité qu’elle finira d’emporter les spectateurs les plus blasés. Viscérale, sans concession, alignant les plans iconiques et appuyée par un sens de l’ellipse hors du commun, cette scène conclut le récit dans un torrent d’émotions paroxystiques.

Mais le génie des Coen ne transparaît pas uniquement dans leur réalisation virtuose. Comme à leur habitude, les deux frères enrichissent l’histoire originelle de Portis via leur inénarrable science du dialogue, leur humour dévastateur et leur incroyable direction d’acteurs. Le casting de « True Grit » est à ce titre parfait. Dans la peau du Marshall Cogburn, Jeff « The Dude » Bridges offre une performance magnifique, arrivant à nous arracher des éclats de rire à chaque fois qu’il lève un sourcil. Tour à tour hilarant et émouvant, son personnage d’alcoolique cynique deviendra très certainement culte. A ses côtés, Matt Damon ne démérite pas. Méconnaissable dans le rôle d’un Texas Ranger à la gaucherie irrésistible, il prend visiblement un réel plaisir à jouer un rôle à contre emploi. Mais la vraie révélation du film vient de l’interprétation hallucinante de la jeune Hailee Steinfeld. Du haut de ses 13 printemps (14 dans le récit), elle insuffle une densité incroyable au personnage de la débrouillarde Mattie, devenant instantanément l’un des personnages les plus attachants de l’univers si particulier des Coen.

Jeff Bridges & Matt Damon - Good lonesome cowboys.

Cependant, là où les deux frères finissent de nous achever, c’est dans leur facilité déconcertante à greffer leurs obsessions dans le cadre si balisé du western classique. Si leurs interrogations existentielles semblent de prime abord reléguées au second plan, elles resurgissent avec une subtilité rare au fur et à mesure que l’histoire s’installe, avant de littéralement exploser dans un épilogue sans ambiguïté. Comme dans toutes les œuvres des Coen, les personnages de « True Grit » voient ainsi les enjeux de leur vie plier sous le poids de la destinée et de la fatalité. Et, si l’on ressent avec une mélancolie profonde que le temps finira par tous nous rattraper, on se rassure en constatant que le génie des Coen restera, lui, à jamais intact.

Avec « True Grit », les frères Coen ne réinventent pas le western classique. Ils font ce que personne n’avaient réussi avant eux : ils le ressuscitent. Avec une virtuosité sans égale, ils offrent ainsi au spectateur le privilège de se replonger dans un genre légendaire et de ressentir des émotions que l’on pouvait croire à jamais perdues. Magistral et moderne, « True Grit » est le premier vrai chef d’œuvre de 2011.

« True Grit » – réalisé par Joel et Ethan Coen – avec Jeff Bridges, Matt Damon, Hailee Steinfeld – sorti le 23 février 2011

Written by critikju

février 18, 2011 at 1:43

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Jewish Connection » de Kevin Asch (2011)

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Jesse Eisenberg confirme ses talents d’interprète dans une première œuvre hélas beaucoup trop sage.

Dés ses premiers plans, montrant des fragments de vie dans les rues de New York, « Jewish Connection » évoque le cinéma américain des années 70. Le réalisateur Kevin Asch, dont c’est ici le premier film, fait clairement référence à cette époque mythique où des cinéastes comme Sydney Lumet, Martin Scorsese ou William Friedkin dynamitaient les codes du polar en ancrant leurs histoires dans la réalité de la rue. Narrant les péripéties (véridiques) du jeune Sam, juif hassidique décidant de s’émanciper de son milieu en participant à un trafic de drogue à la fin des années 90, Kevin Asch applique les recettes de ses maîtres en filmant son intrigue caméra à l’épaule, au plus près de ses personnages.

Hélas, si ses références sont excellentes, il n’a pas le talent des réalisateurs précités. Malgré quelques belles séquences illustrant la confusion de Sam face à un monde qu’il ne connaît pas (l’univers de la nuit), le film ne décolle jamais. La faute incombe à une mise en scène beaucoup trop sage, mais aussi à une histoire qui, si elle a le mérite d’être authentique, est plus le récit de l’émancipation d’un jeune adulte qu’une chronique fiévreuse du grand banditisme. Ainsi, si le film adopte l’esthétique des grands polars des 70’s, le manque de péripéties de son scénario ne lui insuffle aucun souffle romanesque. Les passages obligés du genre sont ainsi traités avec mollesse, la réalisation mettant l’accent sur la perte de repères de Sam face à l’éloignement volontaire de son milieu traditionaliste. Au final, victime du manque d’enjeux de son intrigue, « Jewish Connection » donne malheureusement plus l’impression d’assister à une petite crise d’adolescence sans conséquence qu’à une sombre ascension dans le milieu de la pègre.

Jesse Eisenberg - la certitude du talent.

Reste Jesse Eisenberg, interprète de Sam, qui confirme ici tout le bien que l’on pensait de lui depuis « The Social Network ». De prime abord toujours aussi introverti, il délivre au cours du film une grande palette d’émotions, transcrivant à merveille le cheminement intérieur de son personnage. Epaulé par des acteurs peu connus mais tous excellents, il porte une grande partie du film sur ses épaules.

« Jewish Connection » est donc un petit film, certes sans grande envergure, mais qui a le mérite d’être sincère, correctement mené et bien interprété. Ce n’est déjà pas si mal… à défaut d’être enthousiasmant.

« Jewish Connection » – réalisé par Kevin Asch – avec Jesse Eisenberg, Justin Bartha, Ari Graynor – sorti le 16 février 2011

Written by critikju

février 17, 2011 at 8:57

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Tron : l’Héritage » de Joseph Kosinski (2011)

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Un blockbuster esthétiquement correct mais aussi barbant qu’un bilan comptable.

En 1982 sortait « Tron », film de science-fiction produit par Disney et réalisé par l’inconnu Steven Lisberger. Narrant les aventures de Kevin Flynn, informaticien de génie se retrouvant happé dans les programmes dont il en était le concepteur, cette œuvre fut un bide total à son époque. Pourtant, au fil du temps, « Tron » a été réhabilité. Mieux : la sortie du film est désormais considérée comme une date capitale dans l’Histoire du cinéma.

La raison première de cette réhabilitation ne vient certainement pas des qualités cinématographiques du métrage. Pour l’avoir revu récemment, débarrassé de tout sentiment de nostalgie parasite, je ne peux malheureusement que confirmer les nombreuses critiques dont il avait été la cible en 1982. Malgré quelques bonnes idées, le film souffre d’une réalisation plate, d’un scénario inintéressant et, surtout, d’un univers brouillon et incohérent. Quand je vois que certains le qualifient aujourd’hui de chef d’œuvre, je me dis qu’ils n’ont pas dû le revoir depuis bien longtemps…

Non, si « Tron » a été réhabilité au fil des années, c’est parce qu’il fut le premier long métrage à avoir employé des images de synthèse pour ses effets spéciaux. Du fait de son caractère pionnier, son esthétique visionnaire a ainsi considérablement marqué l’inconscient des spectateurs de l’époque. Dés lors, en développant un univers ancré dans l’informatique et les jeux vidéo, jusqu’alors peu connus du grand public, « Tron » ne pouvait que devenir culte aux yeux des geeks du monde entier.

Nous sommes à présent en 2011. Les images de synthèse ont envahi les écrans depuis deux décennies. L’informatique et les jeux vidéo sont entrés dans tous les foyers. Dans ce contexte, que vaut ce fameux « Tron : l’Héritage », à la fois suite et remake déguisé de son ainé ?

C’est tout simplement le digne successeur du film de 1982 : même réalisation inconsistante, même histoire poussive, même univers bordélique. Alors certes, « Tron : l’Héritage » est techniquement irréprochable… mais c’est le minimum syndical pour un blockbuster doté de 150 millions de dollars de budget. Le reste est malheureusement d’une platitude désolante.

Jeff "Young" Bridges - les pixels vous vont si bien.

Le film ne se contente que de recycler les scènes cultes du premier (les combats de disque et les courses de motos) et de copier sans vergogne les idées les plus éculées des grands classiques de la science fiction, sans jamais tenter d’en comprendre les codes pour les exploiter à bon escient. Plutôt corrects (le toujours excellent Jeff Bridges en tête), les acteurs font de leur mieux pour rendre cohérent cet univers aberrant, en déclamant avec conviction de longs dialogues explicatifs, malheureusement ennuyeux au possible. Enfin, le réalisateur Joseph Kosinski, dont le seul fait d’arme notable est d’avoir mis en scène une publicité pour Gears of War, filme le tout avec l’énergie d’un centenaire.

Au final, seuls la BO correcte de Daft Punk, quelques belles images et le prix de la place (avec un supplément de 1€ pour la 3D inutile) rendent l’ennui surmontable. C’est trop peu pour un blockbuster qui ne réussit jamais sa mission première : divertir ses spectateurs.

« Tron : l’Héritage » – réalisé par Joseph Kosinski – avec Jeff Bridges, Garrett Hedlund, Olivia Wilde – sorti le 9 février 2011

Written by critikju

février 15, 2011 at 3:46

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Black Swan » de Darren Aronofsky (2011)

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Des scènes sublimes entachées par d’embarrassants artifices : les faces claire et sombre de Darren Aronofsky.

ATTENTION : QUELQUES SPOILERS (SANS GRANDE IMPORTANCE CEPENDANT) DANS CETTE CRITIQUE.

Je n’ai jamais apprécié Darren Aronofsky. Bien que je lui reconnaisse un certain talent de metteur en scène, aucun de ses précédents films ne m’a pleinement convaincu. Sa tendance presque malsaine à chercher à choquer en exhibant la souffrance de ses personnages (« Requiem for a Dream », « The Wrestler ») et son abus de symbolique lourde (« The Fountain ») pour maquiller des récits plutôt vains m’ont toujours fait douter de sa sincérité. Aronofsky est-il un bon cinéaste, parfois maladroit, ou un roublard cynique, doté d’une certaine virtuosité ? Soyons clair dés le départ : ce n’est pas à la vision de « Black Swan » que mes doutes se sont envolés, loin s’en faut.

Commençons par évoquer les grandes qualités du métrage. La première d’entre elles est l’extraordinaire interprétation de Natalie Portman. Entièrement habitée par son personnage, la jeune femme a peut-être trouvé en Nina le rôle de sa vie. A la fois fragile et violente, innocente et sensuelle, elle irradie l’écran. Malgré l’hystérie permanente du récit, elle réussit l’exploit d’être toujours juste. L’Oscar qui lui semble promis à la fin du mois ne sera que justice tant la crédibilité globale du film lui doit énormément. Il serait certes présomptueux de supputer que « Black Swan » aurait pu facilement sombrer dans le ridicule si une autre actrice avait eu le rôle (quoique…), mais Natalie Portman est incontestablement l’un de ses piliers. Rien que pour son fabuleux travail, « Black Swan » mérite le déplacement.

L’autre grande qualité de « Black Swan » est sa mise en scène. Se montrant tour à tour nerveuse, baroque et flamboyante, elle donne le vertige à maintes reprises. Il faut le reconnaître : Aronofsky sait tenir une caméra et faire ressentir des émotions viscérales à ses spectateurs. A ce titre, le final est un monument d’anthologie, rappelant la folie dévastatrice des meilleurs Brian De Palma. Impossible en effet de ne pas songer à la séquence de clôture de l’immense « Phantom of the Paradise » (1974), ou encore à la scène du bal de « Carrie […] » (1976). Par une succession de plans somptueux, montés en parfaite symbiose avec la musique du « lac des cygnes », Aronofsky marche sur les traces de son glorieux aîné. Là encore, ce final justifie à lui seul la vision du film.

Mila Kunis - le signe noir.

Alors qu’est-ce qui cloche dans « Black Swan » ?

Ce sont hélas les défauts récurrents au cinéma d’Aronofsky, à commencer par l’utilisation constante d’artifices inutiles. Alors que « Black Swan » traite de thèmes forts comme l’éveil sexuel, la maturité, la duplicité de l’âme et la recherche désespérée de la perfection dans l’art, le récit se voit régulièrement torpillé par un symbolisme de supermarché, alourdissant considérablement la densité psychologique de l’œuvre. Ce symbolisme se révèle d’autant plus incongru que son « mystère » est sacrifié dés les premières minutes du film, lorsque Vincent Cassel décrit oralement la légende du « lac des cygnes », en précisant qu’il s’agit ici de la version où Odette meurt… Pourtant, dans un récit, quel est l’intérêt d’un symbole ? C’est justement sa discrétion, cette dernière lui permettant d’atteindre l’inconscient du spectateur, puis d’emmener ce dernier à avoir sa propre interprétation des événements. Dans « Black Swan », Aronofsky ne laisse aucune place à une quelconque ambiguïté : tous les symboles employés sautent aux yeux. Ainsi, l’idée de confronter physiquement Nina à sa face sombre, matérialisé par le personnage de Lilly, aurait pu être un bon moyen d’éclaircir les démons intérieurs du personnage… Encore aurait-il fallu faire preuve d’un minimum de subtilité, en évitant d’habiller Natalie Portman en blanc et Mila Kunis en noir, faisant ainsi passer les métaphores de « Star Wars » pour des monuments de finesse. Tout le film est jalonné d’éléments grossiers de ce type, que des dialogues sans équivoque finissent de totalement démystifier. Quel est donc l’intérêt de cette symbolique ? Est-ce de la maladresse ? Ou un besoin de prendre les spectateurs par la main ?

L’autre artifice qui m’exaspère chez Aronofsky est sa tendance à chercher à choquer son public par l’emploi d’une violence graphique très souvent injustifiée. Comme le pauvre Mickey Rourke dans « The Wrestler », Natalie Portman se voit ainsi infliger les pires supplices pendant plus d’1h40. Si montrer sa souffrance durant les entraînements du ballet est tout à fait pertinent, « symboliser » (encore une fois) sa progression psychologique via la mutation sanguinolente de sa peau l’est beaucoup moins. Peut être qu’Aronofsky cherchait ici à s’inspirer de Cronenberg, en montrant le lien entre la chair et l’esprit… Si c’est le cas, il l’a fait avec l’élégance d’une tractopelle. Au vue de ses précédents films, je me permets de penser qu’il s’agit au pire d’une certaine forme de sadisme, au mieux d’une autre grosse ficelle employée sciemment pour provoquer artificiellement l’émotion chez le spectateur.

Je pourrai être indulgent et supposer que ces défauts sont le fruit de la maladresse d’un cinéaste encore jeune. Cependant, le cynisme d’Aronofsky se fait de plus en plus apparent à chacun de ses films. Dans « Black Swan », il se ressent dans la manière dont sont traités les rapports humains. Ces derniers sont toujours froids, intéressés et placés sous le signe de la domination. Si cette vision de la vie ne me correspond pas, il m’est pourtant difficile de la condamner : elle pourrait être l’évocation sincère d’un monde jugé sans espoir par son auteur. Après tout, il existe de très grands cinéastes cyniques, comme Kubrick ou les frères Coen, pour qui je porte une admiration sans borne. Mais là où le cinéma d’Aronofsky me gène, c’est qu’il semble cautionner ce qu’il montre à l’écran. Ainsi, dans la manière dont sont traités les personnages les plus abjects (voir la perversité de Cassel), je ne ressens aucune dénonciation, mais au contraire une forme de complaisance et d’admiration.

Certes, ce ressenti est personnel et ne reflète peut être pas la pensée véritable du metteur en scène. Hélas, ces doutes m’ont constamment empêché d’être pleinement touché par le film, d’autant plus qu’un élément précis m’a profondément troublé dans « Black Swan » : la place accordée à Winona Ryder.  En effet, alors que la carrière de l’actrice est au point mort, certains pensaient que ce film aurait pu constituer un nouveau départ pour la jeune femme. C’est tout le contraire qui se produit ici. En lui offrant le rôle d’une danseuse has been, rejetée par le milieu, Aronofsky semble surtout l’enterrer définitivement, en espérant jouer avec l’empathie que le parallèle avec la réalité provoquera chez les spectateurs. C’est un procédé qu’il avait employé avec Mickey Rourke dans « The Wrestler » et qui, en plus de m’interpeller fortement, m’invite à me poser des questions sur la sincérité du cinéaste : est-ce une faute de goût involontaire ou une nouvelle preuve d’utilisation de ficelles racoleuses ?

Natalie Portman & Vincent Cassel - Mangez moi.

« Black Swan », porté par une actrice sublime et une incontestable maestria visuelle, reste néanmoins intéressant. Cependant il est, pour moi, loin d’être le chef d’œuvre annoncé. Je le juge soit trop maladroit, soit trop cynique, en tous cas bien éloigné de l’idée que je me fais d’un grand film. J’attends désormais Darren Aronofsky au tournant, en espérant que son prochain projet me permettra de lever mes soupçons quant à la teneur réelle de son cinéma.

« Black Swan » – réalisé par Darren Aronofsky – avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Mila Kunis – sorti le 9 février 2011

Written by critikju

février 10, 2011 at 3:02

Publié dans Cinéma - Sorties 2011

« Le Discours d’un Roi » de Tom Hooper (2011)

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Une page d’Histoire décrite à hauteur d’Homme. Un beau film sur l’estime de soi.

C’est le récit d’un homme bon, intelligent, mais manquant cruellement de confiance en lui. Un homme ayant souffert du milieu dans lequel il est né et de la pression sociale qui en a découlé. Un homme qui, avec l’aide d’un charmant orthophoniste, va pourtant dépasser ses névroses et affronter leur symptôme physique le plus visible : un embarrassant bégaiement… A priori, quoi de plus commun qu’un tel synopsis ? Quoi de plus classique que l’histoire d’un homme qui, au fil des années, apprend à s’affirmer ? Sauf que cet homme n’est pas n’importe qui. Cet homme est le roi George VI d’Angleterre, symbole de la résistance de la perfide Albion pendant la seconde guerre mondiale.

Adapté d’une pièce de théâtre à succès, « le Discours d’un Roi » raconte ainsi une page de l’Histoire moderne. Mais le film à l’intelligence d’éviter les écueils de la simple illustration historique en s’intéressant avant tout à ses personnages. En adoptant une mise en scène élégante, étonnamment éloignée de l’académisme inhérent à ce genre d’œuvre (surprenants cadrages), le réalisateur Tom Hooper filme au plus près ses acteurs, tous brillants. Chacun d’eux livre une prestation d’une très grande richesse émotionnelle, permettant de faire exister ces figures historiques comme des êtres humains à part entière.

Colin Firth est notamment extraordinaire dans le rôle principal, prouvant une nouvelle fois après le très bon « A single Man » (2010) qu’il a d’autres cordes à son arc que les comédies romantiques auxquelles il nous a habitués. Son duo avec le toujours excellent Geoffrey Rush, campant l’orthophoniste, fonctionne à merveille. On pourra certes reprocher le traitement plus léger infligé au personnage du praticien, dont les enjeux personnels (notamment sa vie d’acteur raté) sont sacrifiés face à ceux du roi. Cependant, appuyé par des dialogues savoureux, l’enrichissement mutuel s’exerçant entre les deux hommes marque l’une des plus belles histoires d’amitié vue au cinéma depuis longtemps.

Geoffrey Rush, Colin Firth & Helena Bonham Carter - la voix de l'Histoire.

Ce n’est véritablement que dans le dernier tiers du film que l’Histoire fait irruption, quand George VI devient roi après abdication de son frère et que la menace du nazisme en Europe se fait de plus en plus persistante. Pourtant, loin de vampiriser l’intrigue, elle ne donne finalement que plus d’ampleur à cette quête intérieure de George « Bertie » VI, devenue la nôtre au fil du récit. Son combat pour l’estime de lui-même est éminemment universel et trouvera un écho en l’histoire personnelle de chaque spectateur. L’émotion ressentie à chacune de ses victoires monte ainsi en puissance, atteignant son paroxysme dans une dernière scène brillante, joignant avec panache les enjeux de la grande et de la petite Histoire.

Favori « surprise » des oscars, « le Discours d’un Roi » manque cependant parfois de substance et de folie pour être qualifié de chef d’œuvre. Mais il reste un beau film, sincère et émouvant, prouvant que l’on peut produire un long métrage historique, à la fois populaire, divertissant et intelligent.

« Le Discours d’un Roi » – réalisé par Tom Hooper – avec Colin Firth, Geoffrey Rush, Helena Bonham Carter – sorti le 2 février 2011

Written by critikju

février 9, 2011 at 10:07

Publié dans Cinéma - Sorties 2011